Cambridge

Mr Keynes et les extravagants

Tome 2 – Cambridge la Rouge

Disponible en librairie, sur Librinova (e-book et papier), FNAC, Amazon, Kobo et autres plateformes

  1. Chapitre 1 – Scandale aux Communes
  2. Chapitre 2 – Julian et les Apostles
  3. Chapitre 3 – Fascinations
  4. Chapitre 4 – Lointaine Amérique
  5. Chapitre 5 – Les taupes
  6. Chapitre 6 – Hésitations
  7. Chapitre 7 – Tyrannies
  8. Chapitre 8 – Début de Carrière
  9. Chapitre 9 – La mort de Julian
  10. Chapitre 10 – Streptocoques
  11. Chapitre 11 – Virage
  12. Chapitre 12 – Infiltrations
  13. Chapitre 13 – Temps de Blitz
  14. Chapitre 14 – Adieux à Bloomsbury
  15. Chapitre 15 – 5 + 1
  16. Chapitre 16 – Fin de partie

Chapitre 1 – Scandale aux Communes

En 1979, le Premier ministre anglais, Margaret Thatcher, confirme aux Communes les rumeurs sur l’implication de Sir Anthony Blunt dans le plus célèbre groupe d’espions de Cambridge, le « réseau Philby ». Ce scandale conduit à remonter une cinquantaine d’années en arrière, lorsque l’idéologie marxiste avait conquis nombre d’étudiants (et de Professeurs) de Cambridge. Pour Margaret Thatcher, cette dénonciation est aussi une façon de déconsidérer ses prédécesseurs, la famille royale et … les doctrines qu’elle combat, notamment, le keynésianisme. De fait, Blunt fut bien, alors, un proche de Keynes…

En fait, l’implication de Blunt était connue depuis 1963, mais le Conservateur des Collections royales avait été gracié…

Extrait du discours de Margaret Thatcher aux Communes

« Il a été jugé important d’obtenir la coopération de Blunt dans la poursuite des enquêtes menées par les autorités de sûreté, à la suite des défections de Burgess, de Maclean et de Philby, sur la pénétration soviétique des services de sécurité et de renseignement. En conséquence, le Procureur général a autorisé l’offre d’immunité à Blunt à condition qu’il avoue. Le secrétaire particulier de la Reine a été informé à la fois des aveux de M. Blunt et de l’immunité. Blunt n’était pas tenu de démissionner de sa fonction à la Maison Royale, qui n’était pas rémunérée. Il n’avait aucun accès à des informations classifiées et ne présentait aucun risque pour la sécurité, et les autorités de sûreté ont jugé souhaitable de ne pas mettre en péril sa coopération. »

La Reine Elizabeth et le Conservateur des Collections royales, Anthony Blunt
La Reine Elizabeth et le Premier ministre, Margaret Thatcher.

Chapitre 2 – Julian et les Apostles

Julian Bell, le fils de Vanessa Bell, le neveu de Virginia Woolf et le protégé de Keynes étudie à Cambridge er devient l’amant d’Anthony Blunt. Keynes fait sa connaissance et favorise son élection comme Apostle.

« Les bâtiments Cambridgiens aiment la verticalité et les lignes droites. Ils abusent des fines tourelles et des longues cheminées. La Chapelle du King’s College, de style gothique « perpendiculaire » s’étire en longueur plus encore qu’une cathédrale. Cette architecture rectiligne et anguleuse serait accablante sans les apaisantes pelouses où aiment palabrer de petits groupes d’étudiants. Parfois ils y écoutent un maître qui leur délivre sa science. Platon et Socrate faisaient de même.« 

Rue de Cambridge
Tourelle de la chapelle du King’s College
La chapelle s’étire plus qu’une cathédrale…

L’intérêt de Julian pour la stratégie militaire aurait pourtant pu le conduire vers cette école détestable qu’est l’Académie militaire royale de Sandhurst d’où était d’ailleurs sorti ce diable belliciste de Churchill. S’il était allé à Oxford, il y aurait aussi retrouvé d’autres poètes de sa génération … Mais non, il ne devait même pas y penser. Il cultiverait ses dons à Cambridge comme son père Clive, ses oncles Thoby, Adrian et Leonard, comme Keynes, comme Fry, comme Strachey, comme Forster avec pour seule exception, car il en faut toujours une, Duncan Grant, le compagnon de sa mère.« 

Julian Bell (photo de Lettice Ramsey)
Julian Bell peint par Duncan Grant (1930)

Grand et effilé, les yeux clairs et glaçants, les traits de Blunt incarnent à la perfection l’aristocratie anglaise. Il est de ces dandys au regard agaçant et charmeur qui ne deviennent vraiment beaux qu’avec l’apparition des premières rides. Malgré son air sérieux et distingué, Blunt aime rire et plaisanter. Intelligent, et cultivé il se fait apprécier. Il égaie Cambridge par son humour et son art du déguisement. Quand il est sérieux, il étudie les mathématiques, la littérature et l’histoire de l’art. Quand il ne l’est pas, il se travestit en femme. Fils d’un clergyman austère et d’une mère bigote, il attend de l’art qu’il se substitue à la religion. Sa cousine Elizabeth Bowes-Lyon, qu’il a fréquentée dans son enfance, a épousé le Prince Albert, frère du Prince de Galles et second dans l’ordre de succession. Il ne s’en vante pas, mais s’arrange pour qu’on le sache.

Le jeune Anthony Blunt
Ludwig Wittgenstein (1889-1951)

Anthony Blunt devenu Apostle, peut s’associer à Maynard pour y faire entrer Julian. Il est élu et venge ainsi l’offense faite autrefois à son grand-père et plus encore à son oncle Thoby dont il est l’héritier moral. C’est aussi un cadeau offert à Nessa. Par bonheur, le jour de son élection, l’imprévisible philosophe autrichien, Ludwig Wittgenstein, ne vint pas. Quelques semaines plus tard, il reviendra à Julian de lancer la discussion du samedi autour de la proposition suivante : « Notre Société peut-elle se propager par fission ? ». Son laïus lui vaudra sa première altercation avec Wittgenstein. Pour le philosophe, « Julian Bell » deviendra ainsi le terme générique qui désigne la médiocrité des jeunes élus. Vingt ans plus tôt, il s’était montré tellement brutal à l’égard d’autres Apostles, qu’on avait jugé bon de l’écarter. Il était alors reparti dans son pays natal.

Guy Francis de Moncy Burgess est un vaurien solaire et cultivé, ivrogne, agressif, sale et drogué, séducteur de marins, de camionneurs et d’enfants de chœur. Il agace par son arrogance et manipule ses interlocuteurs par son écoute et ses flatteries. C’est un ange déchu, mais c’est un ange quand même. Sa faconde et son entregent lui feront gagner bien des défis. Il conquerra, sinon l’amour, du moins l’amitié de Keynes, de Forster, d’Eliot et de tant d’autres… Même Churchill, Eden et Mountbatten seront plus tard conquis par l’agilité intellectuelle et le charme voyou du jeune homme.
Après Blunt et Julian, c’est donc Guy qui entre dans le club fermé des Apostles qui apprécie de plus en plus les transgressifs. Quelques années plus tôt, Maynard aurait sans doute profité de son aura pour nouer des relations plus intimes avec ces jeunes exaltés. L’élégance aristocratique d’un Blunt ou l’effronterie séraphique d’un Burgess, ne le laissent pas indifférent. Il les fréquente avec curiosité et délectation, mais les laisse à d’autres amours.« 

Guy Burgess (1911-1963)

« À l’automne 1931 Julian devient l’amant de Lettice Ramsey de dix ans son aînée.
Sa nouvelle maîtresse est la veuve de Frank Ramsey, le plus extraordinairement doué des disciples de Keynes, mort deux ans plus tôt d’une méchante jaunisse. Il n’avait même pas 27 ans et laissait deux fillettes.

Lettice avait convenu avec Frank un mariage « ouvert ». C’est un principe de vie auquel Julian adhérerait volontiers pour lui-même mais qu’il peine à accepter pour sa compagne. S’il apprécie son libertinage, il s’accommode mal de ses infidélités. Son esprit rejette les passions romantiques, mais son cœur les réclame. Dans toutes ses passions amoureuses, il oscillera ainsi entre le désir de pérenniser ses liaisons et celui d’en vivre de nouvelles comme l’y encourage subtilement sa mère. »

Lettice Ramsey (1898-1985)
Frank Ramsey (1903-1930)

Julian, Anthony et Guy se lient à un étudiant du Trinity qui rêve d’être à son tour élu Apostle. Son nom incarne la fortune. Victor Rothschild est un scientifique milliardaire et prometteur, ce qui, dans la bonne société et les lieux de pouvoir, estompe son image de « banquier juif ».
Victor est snob, mondain et riche. Il pratique le golf et le cricket. Bon pianiste, il distrait ses invités en leur jouant des airs à la mode. Il aime faire vrombir le moteur de sa Bugatti dans les rues de Cambridge pour séduire les jeunes filles, stratégie très conventionnelle, mais terriblement efficace.

le père, Charles, s’est offert un parc à papillons et étudie savamment les puces qu’il va traquer jusqu’au Soudan. Son oncle Walter, deuxième Baron Rothschild, dont Victor est l’héritier, donne son nom à des oiseaux et à des girafes. Il entretient des kangourous et se trimballe dans Londres lové dans une carriole attelée à quatre zèbres. Sioniste influent, ce fut à ce « Cher Lord Rothschild » qu’en 1917 le Secrétaire au Foreign Office, Lord Balfour, adressa la lettre qui annonçait le soutien officiel du Royaume à « l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour les Juifs ».

La voiture de Lord Walter Rothschild dont Victor est l’héritier

Eliezer et Rebecca, tableau de Nicolas Poussin acheté par Anthony Blunt avec de l’argent prêté par Victor Rothschild.
Légué par Blunt au Fitzwilliam Museum de Cambridge



Par son mariage, en 1933, le richissime étudiant cambridgien entrouvre la porte de Bloomsbury. Barbara, l’heureuse élue, est en effet la fille de Mary Hutchinson, cousine de Lytton Strachey et de Duncan Grant et, surtout, envahissante maîtresse de Clive Bell, tolérée par Virginia et (mal) supportée par Vanessa. À Charleston ou Gordon square, tout Bloomsbury avait connu la future Lady Rothschild d’abord dans ses langes puis dans ses robes à smocks.


Victor Rothschild et Barbara Hutchinson

Mitz, le ouistiti offert par Victor Rothschild à Leonard Woolf

Le ouistiti de Victor [Rothschild] se prend tellement d’affection pour Leonard qu’il lui offre. Le cadeau est surprenant mais bienvenu. En effet, comme Virginia craint que le « nez juif » de son mari pose quelques problèmes lors du voyage qu’ils prévoient de faire dans une Allemagne devenue nazie, la compagnie du singe la rassure.

Chapitre 3 – Fascinations

Alors que les intellectuels et étudiants de Cambridge se désintéressaient jusque-là de l’engagement politique, au début des années 1930, la crise économique, la montée du fascisme et l’arrivée de Hitler au pouvoir contribuent à faire un modèle du système soviétique. un modèle. Beaucoup, y compris dans l’entourage de Keynes, deviennent « communistes ou presque communistes ». C’est le cas de Julian Bell, d’Anthony Blunt, de Guy Burgess, de Lettice Ramsey et même de … Victor Rothschild.

L’économiste Maurice Dobb
(1900-1976)

La carrière du Professeur Maurice Dobb doit beaucoup à Keynes. Il l’avait fait entrer dans son Political Economy Club et avait soutenu sa nomination alors même qu’il n’avait que vingt-quatre ans. Ce jeune collègue avait adhéré au Parti Communiste dès sa création, en 1920 et il enseigna le marxisme à l’Université avant tous les autres. Il faisait de fréquents voyages en URSS et Maynard l’y avait même croisé lors de sa première visite[1]. Ces périples bien organisés par le Komintern, lui inspiraient des livres louangeurs que les Woolf éditaient à Hogarth Press.


Donald Maclean était venu à Cambridge avec son ami de collège, James Klugmann, un jeune étudiant à qui Dobb confie la direction de la Cambridge University Socialist Society (CUSS), un satellite du Parti communiste de Grande-Bretagne.
Dobb avait repéré un autre étudiant brillant, réservé et attiré par les idées nouvelles, Harold « Kim » Philby, trésorier de la CUSS.

James Klugmann
(1912-1977)
Donald Maclean
(1913-1983)

Né au Pendjab, Harold était le rejeton d’un des plus extravagants aventuriers de l’Empire qui n’en manquait pourtant pas. Harry St John Philby trouvait que le prénom donné à son fils, Harold, ne le prédisposait pas à un destin héroïque. Il préféra l’appeler Kim en hommage au jeune héros de Rudyard Kipling.

La perdrix de Philby ( Alectoris philbyi )

Grand spécialiste de la diplomatie parallèle, espion, explorateur, écrivain, éminence grise, arabisant, c’est comme ornithologue reconnu que St John Philby put donner son nom à une variété de perdrix, la fameuse Alectoris philbyi, très présente du côté de Djeddah et proie favorite des faucons royaux.

Après-guerre, St John avait plaidé pour les Wahabites, Ibn Saoud et le pétrole dont il avait humé les effluves en parcourant le désert arabique, seul et à dos de chameau (ce qui lui valut la reconnaissance de la prestigieuse Royal Geographic Society). Il n’avait pourtant pas connu la gloire de son collègue et rival, le légendaire Lawrence d’Arabie qui, fidèle à ses amitiés et à ses promesses, avait soutenu les Hachémites et Hussein, chérif de La Mecque. À Cambridge, on racontait que, converti à l’Islam, le père Philby se faisait appeler Sheikh Abdullah et se promenait dans Londres chaussé de sandales, couvert d’un bisht et coiffé d’un shemagh. C’était vrai.

Harry St John Philby
(1985-1960)
A piece of Arab history, The Legend of Haji Abdullah Harry Philby By Omar Sabah
St. John Philby the Greatest British Spy

Dialogue (un peu arrangé) entre Keynes et Virginia Woolf autour de leurs projets : « La Théorie Générale » pour l’un, « Les Trois Guinées » pour l’autre (essai féministe qui sera peu apprécié non seulement par Maynard mais aussi par Leonard Woolf).



Virginia Woolf
(1882-1941)

— Ma Chère Virginia, qu’écris-tu en ce moment ?
— Un essai épistolaire qui montre l’impossibilité des femmes de proposer les moyens de sauver la paix, non à cause de la fausseté de leurs idées, mais du simple fait qu’elles soient femmes[1]. Mais je sais bien, Maynard, que l’irrécupérable misogyne que tu es n’adhérera jamais à ces idées de suffragette racornie.
— Autant j’apprécie ta science littéraire, autant j’ignorais que tu avais des idées aussi fondées en politique. Quant à moi, je rédige un traité révolutionnaire. Lorsqu’il aura imprégné la politique et la psychologie, d’ici dix ans, on verra tout le système de Ricardo jeté à la rue.
— Encore une de tes colossales vantardises !
Virginia ne lui pardonne pas le dédain avec lequel il l’a écoutée. Il poursuit, pourtant.
— L’économie doit renoncer à la croyance selon laquelle les marchés, inspirés par quelque force invisible, révéleraient spontanément le bon système de prix tellement vertueux qu’il assurerait le plein-emploi en moins de temps qu’il n’en faut à la terre pour tourner sur elle-même. Cessons de croire que les prix s’étirent comme des élastiques. Il faut donner aux capitalistes l’espérance de débouchés et de profits pour les convaincre de produire et d’embaucher. Ainsi, c’est ma révélation (j’ai un peu emprunté cette idée à Richard[2], mais ne le répète pas) : toute dépense financée sans revenu préalable finit par en générer un in fine. Encore faut-il que ce ruissellement n’inonde pas ma vieille ennemie que les conservateurs persistent à aduler : l’épargne.
— Je ne comprends pas grand-chose de ce que tu nous racontes, Maynard, sinon que tu te crois maintenant doté de pouvoirs divins 
!


[1] « Les trois guinées »
[2] Richard Kahn, à l’origine de la « théorie du multiplicateur« .

John Maynard Keynes

Chapitre 4 – Lointaine Amérique


L’Adriatic qui fait la liaison entre l’Amérique et l’Angleterre

En juin 1931, c’est à bord du luxueux et vieillissant Adriatic que le couple traverse l’Atlantique.
À New York et Chicago, Keynes passe son temps à batailler avec ses collègues américains sur les meilleurs moyens de combattre la dépression. Lydia retrouve une Amérique qu’elle ne reconnaît plus. Elle n’a pas immédiatement compris que les femmes et les enfants qui s’agglutinent sur les trottoirs attendent de remplir leur écuelle d’une soupe insipide généreusement distribuée au peuple affamé.

Keynes
(Ramsey-Muspratt)
Lydia Keynes

Le Président [Roosevelt] avisé en politique est intuitif en économie. Il abandonne la convertibilité du dollar, mais décide de « confisquer » l’or des particuliers. La décision prise, il fait afficher sur tous les lieux publics cette terrible injonction : « toutes les personnes sont tenues de remettre au plus tard le 1er mai 1933 les pièces d’or, les lingots d’or et les certificats d’or qu’elles possèdent. » En échange, de cette confiscation, les « personnes » se verront offrir des billets verts tout neufs, censés contribuer à relever les prix et à relancer l’économie.

L’annonce de la « confiscation » de l’or détenu par les particuliers

Le 21 septembre 1931, abattue par la crise, l’Angleterre renonce, à la libre convertibilité de sa monnaie en or. Elle qui avait répandu le libre-échange s’abandonne désormais au protectionnisme. L’arrogante livre sterling se déprécie et si le commerce en profite, l’orgueil national en pâtit.


L’Angleterre joue l’Empire contre le Monde sur le principe « Nos producteurs d’abord, les producteurs de l’Empire ensuite et les producteurs étrangers enfin ». En 1932, la Conférence d’Ottawa consolide la digue. Dorénavant, grâce aux « Préférences impériales » l’Angleterre se suffira du commerce avec les colonies et les Dominions. Même si cette vision colonialiste et impérialiste de la puissance est aux antipodes du pacifisme de Bloomsbury, Keynes approuve le revirement anglais qu’il réclamait. Le gouvernement n’abandonne-t-il le pire de ses dogmes : la convertibilité de la livre sterling en or ?

Dorothy Whitney, riche héritière américaine, cofondatrice avec son mari, Willard Straight (mort de la grippe espagnole) de The New Republic, magazine libéral, maintenant remariée à un Anglais, recommande son fils, Michael Straight, à Keynes. Il le soutiendra pour qu’il devienne Apostle. Recruté par Anthony Blunt, il peut être considéré comme le « sixième » de Cambridge.

La très influente américaine Dorothy Payne Whitney
(1987-1968)

Vous devinez tout, même que j’aurais une petite faveur à vous demander ! Eh bien voilà, mon fils Michael voudrait étudier à Cambridge. Ce pauvre garçon n’avait que trois ans lorsque son père est mort. Je l’ai déraciné quand il en avait neuf. Il a été déçu par la London School qu’il croyait plus progressiste ! Elle n’est plus ce qu’elle était du temps de Sidney et de Béatrice [Webb]. Il trouvera chez vous une atmosphère plus libre. Il est très brillant mais il m’inquiète. Je le trouve trop perméable à des idées encore plus avancées que les miennes. Révolutionnaires, peut-être même bolcheviques. Accepteriez-vous d’être son mentor pour lui éviter les pièges dans lesquels on fait si facilement tomber les jeunes hommes aussi fougueux que le mien ?
C’est promis, à son retour, Maynard ne manquera pas de guider le jeune Michael Straight dans les arcanes de Cambridge. S’il est aussi brillant et imaginatif que l’affirme sa mère, peut-être pourrait-il en faire un Apostle.


Michael Straight, fils de Dorothy Whitney, protégé de Keynes et recruté par Blunt
(1916-2004)

En mai 1934, accompagné de Lydia, Maynard débarque à New York. Juste avant d’arriver, l’Olympic, un jumeau du Titanic, avait coupé en deux un bateau-phare, le Nantucket, provoquant ainsi la mort de sept personnes. À dire vrai, ce n’était pas le premier éperonnage de cette gloire de la marine anglaise, un paquebot immense et lourd, aussi luxueux que difficile à manœuvrer. « Le naufrage était entièrement la faute du capitaine. Nous sommes allés droit dessus dans le brouillard » rapportera Maynard à Virginia qui affectionne ces anecdotes tragiques où la vie ne semble tenir qu’à un fil.

Maynard rencontre le Président une heure durant. Roosevelt lui réaffirme son attachement à la discipline budgétaire et lui confirme sa volonté de maintenir la parité à 35 dollars l’once d’or ce qui n’arrange pas les affaires de l’Angleterre. Maynard est déçu. Il pensait que« le Président était plus instruit, économiquement parlant ».

La Maison Blanche
Franklin D. Roosevelt
(1982-1945)

De son côté, Roosevelt avoue à ses proches n’avoir rien compris aux démonstrations de Keynes qui lui « a présenté un galimatias de courbes ». « Il devrait être mathématicien plutôt qu’économiste » confie-t-il. D’ailleurs, le Président renonce à lire ses lettres tout en prenant la précaution de les envoyer à ceux de ses conseillers qui manifestent encore quelque intérêt pour les élucubrations de l’Anglais. Au Trésor, un certain Harry Dexter White est l’un d’entre eux. Lydia, était occupée à faire du shopping sur la 5ème avenue quand Maynard reçut l’invitation de la Maison Blanche assortie d’une injonction à s’y rendre immédiatement. Lydia, prévenue trop tard n’avait pu l’accompagner. « Vous pourrez vous prévaloir d’avoir été la seule femme en Amérique à avoir refusé une invitation pour un thé avec Roosevelt » ironise Maynard


Chapitre 5 – Les taupes

Voir aussi l’article de The Conversation : John Maynard Keynes et le cercle des espions



When Five Cambridge University Students Became Soviet Spies | Secrets Of War | Timeline
Kim Philby jeune

Kim est au cœur de l’insurrection ouvrière de février 1934. La répression de Dollfuss fait des centaines de morts parmi lesquels des camarades de Litzi. Heureusement, la jeune activiste sillonne avec aisance les égouts de Vienne qui lui sont familiers.

Litzy Friedmann
(1910-1991)

Pour fuir la police, le couple longe les rivières souterraines putrides qui déversent dans le Danube les excréments de la ville. Communiste et juive, Litzi est doublement menacée. Kim propose de l’épouser pour lui obtenir la nationalité britannique. Ce n’est pas un mariage blanc car Mrs. Philby est une initiatrice très douée, autant pour le sexe que pour l’activisme politique.

Edith Tudor-Hart née Suschitzky (1908-1973)

En avril, le couple débarque à Londres. Litzi retrouve son amie photographe, Edith Suschitzky, qui avait fui l’Autriche un an plus tôt en épousant, elle aussi, un citoyen britannique, Alex Tudor Hart. Cet ancien élève de Maynard Keynes avait finalement choisi la médecine.

Alex Tudor-Hart
(1901-1992)

Edith et Alex Tudor Hart voient immédiatement en Kim une recrue possible ce que Litzi ne dément pas. Ils organisent donc une rencontre avec un mystérieux personnage qui se fait appeler Otto. Tous ignorent sa véritable identité, sauf Edith, son ancienne maîtresse, qui l’avait connu dix ans plus tôt à Vienne.

Les « résidents » du NKVD qui ont recruté et supervisé les « cinq » de Cambridge + Michael Straight (et quelques autres…)

Arnold Deutsch (« Otto »)
(1904-1942?)
Theodor Maly
(1894-1938)
Alexander Orlov
(1895-1973)

Podcast France Inter
Alexandre Orlov, tueur à la solde de Staline et vrai-faux transfuge

Podcast France Inter

Les membres (reconnus) du réseau Philby

Kim Philby

Podcast France Inter
Kim Philby : le plus british des espions de Sa Majesté passés à l’Est

Podcast France Inter
Donald Maclean
Guy Burgess
Anthony Blunt
John Cairncross

Otto et Kim conviennent de recruter Donald Maclean qui exerce déjà quelques responsabilités au sein de la Cambridge University Socialist Society. Inévitablement repéré et fiché, lui aussi devra feindre d’abjurer sa foi communiste.

L’astucieux Apostle a compris que l’invraisemblable revirement de ses amis Kim et Donald couvre leur clandestinité. Dans un grand rire, il leur assène leur vérité et ils n’ont plus d’autre choix que de l’admettre dans le réseau.

Anthony Blunt n’hésite pas. Communiste discret il n’en est pas moins dogmatique. Il se persuade que le capitalisme laissera dépérir l’art et la culture soumis aux diktats de la finance et des intérêts privés.

John Cairncross n’est pas issu de l’élite, il n’hérite d’aucun réseau familial et il aime les femmes. Klugmann ne partage pas le mépris de ses amis pour cet homme cultivé mais sans éducation, taiseux et mal vêtu. Il le recommande à Blunt qui le recrute.

Keynes avait promis à la très influente Dorothy Whitney de veiller sur son grand fils, Michael Straight. Il tient promesse et se prend même d’affection pour ce jeune homme beau et prometteur. Il le guide dans les sinuosités de Cambridge et le fait élire Apostle un an à peine après son arrivée… Blunt recrute Straight.

Michael Straight, le « sixième homme »

Blunt pense solliciter Tess Mayor, une beauté de vingt ans, apprentie comédienne et pilier de l’Amateur Dramatic Club. Même lui se laisse charmer par cette jeune femme si fraîche, si éclatante et si solidement acquise à la cause. De tous les mâles hétérosexuels de Cambridge attirés par la jeune femme, Michael Straight est l’un des plus insistants. Malgré de méritoires efforts, il échoue pourtant à la séduire. Converser des heures autour de Yeats et de Mozart ne suffit pas « à dénouer le nœud qui est en elle » reconnaît-il en se gardant bien d’en dire davantage sur sa défaite. « Attendons qu’elle mûrisse un peu avant de faire quoique ce soit avec cette gamine » tranche Otto.

Le bilan d’Otto, de Maly et d’Orlov est bon. En quelques mois seulement, ils ont recruté cinq brillants Cambridgiens. Les services soviétiques leur donnent des noms de code flottants pour brouiller les pistes : Kim Philby (Stanley, Sohnchen, Tom), Guy Burgess (Hicks, Madchen), Donald Maclean (Homer, Orphan, Stuart, Wise, Lyric), Anthony Blunt (Johnson, Tony, Yan) et John Cairncross (Liszt, Carelien). Cerise sur le gâteau, ils ont trouvé dans la personne de Michael Straight (Nigel) une personnalité qui pourrait bien un jour éblouir l’Amérique.


Chapitre 6 – Hésitations

Julian Bell, le « petit prince de Bloomsbury », le neveu de Virginia Woolf, l’Apostle protégé de Keynes et, surtout, l’ami de Blunt, de Burgess et des autres, finit par être approché par « Otto ».


Si Julian n’a pour certitude que le basculement d’Anthony, il devine le reste. Il s’explique maintenant les revirements de Guy, de Donald et de Kim. Il ne reconnaît plus ses amis qui feignent avec talent de défendre en public des opinions qu’ils combattent dans la clandestinité. Julian comprend qu’ils s’amusent de cette posture. La comédie est à coup sûr bien plus excitante que les subtiles joutes verbales dont ils se sont lassés.

Mais il n’envisage pas de dénoncer ses amis. Quels crimes ont-ils d’ailleurs commis ? Il doit pourtant partager ce secret trop lourd, mais avec qui ? Finalement, Julian décide de se confier à Maynard Keynes.

Julian Bell par Lettice Ramsey
Julian Bell par Lettice Ramsey (à Charleston)


Fesques murales dans l’appartement de Keynes à Cambridge
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Dans les appartements de Maynard, au King’s College, ses regards se portent immédiatement sur les fresques peintes autrefois par sa mère et Duncan. Ils n’avaient pu s’empêcher de représenter des corps nus engagés dans de troublantes danses lascives. Les femmes de ménages aiment s’attarder dans cette pièce qui bénéficie d’une propreté que les autres n’ont pas. Ces chefs-d’œuvre n’offusquent que quelques vieux ronchons restés fidèles au mauvais goût victorien. L’impudeur ne doit-elle pas rester l’attribut des seuls indigènes de l’Empire ! Ces pisse-froid obtiendront, mais bien plus tard, que les audaces de Vanessa et de Duncan soient recouvertes de papier peint.



Pour fuir ses amis « toxiques » et aussi une mère trop possessive, Julian réalise enfin un projet ancien : partir loin. Ce sera à Wuhan où il enseignera la littérature anglaise (sa tante Virginia incluse…). Son étudiant préféré Ye Junjian et sa maîtresse Ling Shuhua, entretiendront des liens avec Bloomsbury et Cambridge notamment lorsqu’après la guerre ils séjourneront en Angleterre et en Europe.

Ling Shuhua
(1900-1990)
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Ye Junjian ou Yeh Chun Chan
(1914-1999)

Julian écrit beaucoup à sa mère, sa tante, ses amis et ses anciennes maîtresses. Il ne redoute ni la menace d’une offensive japonaise, ni les assauts des communistes de Mao. Rebaptisé Pei Ju-Li, il prodigue ses cours à une dizaine d’étudiants. L’un d’entre eux, Ye Junjian, est son favori et il s’empresse d’en vanter les dons à sa mère. Il appartient au Parti Communiste chinois et le met en contact avec les milieux progressistes du pays.


Julian s’amourache de l’écrivain et peintre, Ling Shuhua, « Sue » comme il la désigne. Dans ses lettres à Virginia, il la présente habilement comme une grande admiratrice de son œuvre. Cet amour passionné et tumultueux se heurte à un obstacle, le mari. Le Professeur Chen est un historien et critique littéraire reconnu, familier de la littérature anglaise. C’est aussi comme doyen de la faculté qu’il avait accueilli Julian avec chaleur et les deux hommes étaient même devenus amis. Inévitablement, comme dans un vaudeville parisien, le mari soupçonneux finit par surprendre les amants en train de s’accoupler.

Chapitre 7 – Tyrannies

La sœur et les frères de Lydia, engagés dans la danse, sont restés à Leningrad. Bien que Fedor, l’aîné, jouisse de responsabilités et d’un prestige certain comme chorégraphe, la famille vit mal et est espionnée. Les Keynes les soutiennent. Lydia se rend plusieurs fois à Leningrad. Cette proximité permet à Maynard de bien mieux comprendre que beaucoup d’autres intellectuels la nature totalitaire du régime soviétique et sans doute contribue-t-il à leur épargner un situation bien pire que connaitront beaucoup d’autres : le goulag ou l’exécution. Chostakovitch, Prokofiev et Fedor Lopoukhov connaitront de sérieux ennuis. Piotrovski sera exécuté.

En 1929 une représentation trop futuriste de Casse-noisette avait provoqué l’éviction de Fedor Lopoukhov du prestigieux ex-Mariinsky dont, quelques années plus tôt, il avait pris la direction artistique. Le frère aîné de Lydia, successeur de Petipa et de Fokine, ses maîtres, se contentera maintenant du plus modeste Théâtre Maly. Il se consolera en attirant un jeune et génial compositeur de Leningrad, Dmitri Chostakovitch. Quoi qu’il en soit, la famille Lopoukhov perdra ses derniers minuscules privilèges.

Fedor Lopoukhov
(1886-1973)
Dimitri Chostakovitch
(1906-1975)
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Adrian Piotrovski
(1898-1938)

Le Lady Macbeth de Mzensk, créé au théâtre Maly que dirige Fedor, déclenche la colère de Staline lorsque le ballet lui est présenté à Moscou. Son compositeur, Dimitri Chostakovitch, subit les foudres de la Pravda qui dénonce le formalisme petit-bourgeois d’un opéra qui s’abandonne à l’hermétisme. Les personnages sont vulgaires et bestiaux. Comment oser représenter de tels assassins livrés à la luxure et insulter une classe ouvrière tout autant affligée d’amoralité que la bourgeoisie ? Chostakovitch confie à Fedor que, selon lui, c’est Staline, lui-même, qui a rédigé l’article.

Le compositeur récidive pourtant. En juin 1935, le Clair Ruisseau, ballet chorégraphié par Fedor Lopoukhov, est de nouveau un succès à Leningrad et un drame à Moscou. En février 1936, alors que Fedor vient d’être nommé au Bolchoï de Moscou, le Clair Ruisseau subit à son tour les assauts de la Pravda. Le ballet ne montre-t-il pas des paysans en chaussons qui préfèrent la danse classique aux danses folkloriques ? Fedor est en danger. Non seulement il a chorégraphié le ballet, mais il en a cosigné le livret avec Adrian Piotrovski. Ce dernier venait même d’aggraver son cas en soufflant à Prokofiev l’idée de faire du Roméo et Juliette de Shakespeare un ballet que le Parti s’empressera de faire refuser partout

Chapitre 8 – Début de carrière

Harold Nicolson
(1986-1968)
John Macnamara
(1905-1944)

Guy joue de ses charmes avec Harold [Nicolson] qu’il sait vulnérable. Le politicien envisage un moment d’en faire son secrétaire et, occasionnellement, son partenaire sexuel. Il lui fait néanmoins connaître un collègue d’un autre bord politique, le député ultraconservateur John Macnamara tout autant amateur de garçons. Séduit, il l’embauche. Le député introduit Guy à l’Anglo-German Fellowship, un groupe d’influence, financé par des industriels et animé par des parlementaires. Le cercle défend une doctrine : « le commerce vaut mieux que la guerre » ce qui est peut-être vrai mais reste un peu court. Sans approuver le nazisme, les membres de ce distingué club s’en accommodent.

C’est dans un hôtel discret du sud de la France qu’au printemps 1937, Orlov retrouve le premier Cambridgien qu’il avait recruté trois ans plus tôt et qui lui avait apporté tous les autres.
— Kim, vous savez que Staline compte beaucoup sur vous.
— Si c’est vraiment le cas, j’en suis très fier. Ça n’a pas toujours été le cas, je crois. Vous n’imaginez pas les engueulades que j’ai reçues d’Otto quand j’ai échoué à entrer au Foreign Office.
— La confiance n’est jamais acquise, il faut la mériter.
— Certes. Mais ça marche dans les deux sens. Si nous commencions ? J’ai pu obtenir quelques informations qui pourraient vous intéresser en furetant du côté nationaliste.
 Plus tard. Je dois d’abord vous parler d’une mission importante que Staline voudrait vous confier.
— Nous y voilà. Je me disais aussi… En quoi consiste-t-elle ?

Le passeport diplomatique de Orlov
Kim Philby
Franco, la cible


Frances Doble ( Lady Lindsay-Hogg )

Beaucoup par intérêt, un peu par désir, Kim séduit Frances Doble, une actrice canadienne oubliée qui avait connu une renommée éphémère. N’avait-elle pas tenu le principal rôle féminin dans le premier film parlant anglais, Dark Red Roses. Elle y avait fait la connaissance de Lydia Lopokova et de George Balanchine qui figuraient au générique. Elle y jouait une femme fatale et donc infidèle, de celles par qui le malheur arrive. Fort de ce succès, elle avait ensuite épousé un baronet et bien qu’ils aient divorcé, elle persistait à se faire appeler Lady Lindsay-Hogg.
L’ancienne vedette, a du charme et des relations. Royaliste fanatique, les cercles nationalistes lui sont ouverts. Frances sera une amante généreuse et une informatrice précieuse.



Maly avait insisté pour que Guy se rapproche de Mrs Keynes. Les secrets qu’elle révélerait par excès de confiance pourraient tout aussi bien concerner l’Angleterre que l’URSS. Lydia ne conservait-elle pas des liens avec une famille soupçonnée d’espionnage et de propagande antisoviétique, bien trop proches d’intellectuels bourgeois, éliminés ou prêt à l’être ? Car pour Staline, le sabotage des contre-révolutionnaires ne se limite pas aux champs et aux usines. L’ennemi de l’intérieur infecte aussi les théâtres et les opéras.
Lydia avait craint qu’Anthony et Guy ne séduisent son mari, mais la menace apaisée, elle les avait trouvés distrayants.
Guy Burgess, bien installé à la BBC, lui propose de préparer une émission radiophonique pompeusement intitulée Études sur l’enfance et l’adolescence chez les Maitres russes. Elle y lira Tchekhov, Tolstoï et Dostoïevski avec son accent diversement apprécié mais qui donne à ses récits une couleur locale. C’est une revanche. Virginia ne lui avait-elle pas reproché d’ignorer la littérature de son pays ?


Guy Burgess
Lydia Lokopova-Keynes



Lydia vient plus souvent à Cambridge. Maynard lui a aménagé un petit logement près du théâtre qu’il a fait construire, le Cambridge Arts Theatre.

La veille même de la publication de la Théorie Générale, en février 1936, la compagnie de Ninette de Valois, inaugure cette nouvelle salle située à 100 mètres seulement de la chapelle du King’s College et qui a coûté à Maynard pas moins de 20 000 livres.

Lors du dîner qui suit la représentation, Michael Straight, se fait sèchement éconduire par la jeune ballerine qu’il courtise.

— Je ne pense pas que vous réalisiez. Je n’ai que quatorze ans !

— Non je ne le réalise pas, répond un Michael gêné. Pour mieux assurer sa tranquillité, Margot Fonteyn avait un peu triché : elle n’a pas quatorze ans, mais seize. Après tout, Michael n’en a pas encore vingt…



Margot Fonteyn (1919-1991)
Ninette de Valois
(1899-2001)
Edition originale de
La Théorie Générale (1936)
Le Cambridge Arts Theatre aujourd’hui


Chapitre 9 – La mort de Julian



De retour de Chine, Julian Bell reste trois mois en Angleterre avant de partir en Espagne comme chauffeur d’ambulance plutôt que comme combattant. C’est la seule concession que sa mère Vanessa, sa tante Virginia Woolf, sa maitresse Lettice Ramsey et ses amis avaient obtenu.


Même la mort de John Cornford, l’autre poète de Cambridge, l’intime de Michael Straight, ne fait pas hésiter Julian. Il venait juste d’avoir vingt et un ans quand, quelques mois plus tôt, il fut tué à Lopera, près de Cordoue. Personne n’avait pu connaître les circonstances exactes de sa mort.

John Cornford
(1905-1936)

Le Spanish Médical Aid Committee, recrute en Angleterre des médecins et des infirmières pour les envoyer sauver des vies au front. Officiellement, il est neutre et respecte donc le principe de non-intervention.
L’organisation avait été fondée par des personnalités venues d’horizons divers, des travaillistes, des libéraux, quelques communistes et même le deuxième Vicomte Churchill, un cousin du politicien. Mais depuis, par petites touches successives, les communistes étaient parvenus à noyauter le comité.

Les volontaires du Spanish Medical Aid Committee en 1936

Sur le terrain, l’unité médicale a été rattachée au bataillon français de la XIVème Brigade Internationale principalement composée de Français et dirigée par André Marty, un stalinien brutal et gueulard, député de la Seine et haut dirigeant du Komintern. Fort de son rang, porte-voix fidèle de Staline, il avait beaucoup insisté pour qu’on élimine [Andreu] Nin. On dit même qu’il avait demandé la liquidation d’un André Malraux qui lui faisait trop d’ombre. Mais, sur ce coup-là, Orlov ne l’avait pas suivi.

Andreu Nin (1892-1937), responsable du POUM, exécuté par Orlov
André Marty (1886-1956)
L’unité de Julian Bell lui est rattachée


Le Dr Alex Tudor-Hart est incontestablement le plus expérimenté. Trois ans plus tôt, on s’en souvient, il avait aidé son épouse Edith à recruter Kim Philby. Mais, auprès de Julian, il préfère se présenter comme un ancien élève de Keynes. S’il ne confie pas son appartenance au Parti, tout le monde la connaît. Il organise de fréquentes réunions réservées aux militants qu’il ne cherche même plus à dissimuler. Toutefois l’essentiel est préservé : son allégeance au NKVD reste cachée.
Formellement, c’est un étudiant en médecine, Kenneth Sinclair-Loutit qui dirige l’unité. Julian l’avait parfois croisé dans les milieux que fréquentait Lettice à Cambridge. Il est secondé par Archie Cochrane, bien intentionné mais tout autant sans diplôme. C’est un ami de Julian qui ignorait pourtant son engagement dans l’unité médicale. Ils s’étaient connus au King’s College. La surprise est agréable et rassurante.


Kenneth Sinclair-Loutit
(1913-2003)
Archibald Archie Cochrane (1909-1988)


Julian conduira les ambulances avec Sir Richard Rees, un ancien du Trinity College, arrivé quelques mois plus tôt. C’est un homme sympathique, d’âge mûr, presque désabusé et qui se laisse séduire par la fougue et l’enthousiasme du neveu de Virginia Woolf. Dans la vie civile, il fut le premier éditeur de George Orwell, le journaliste, l’écrivain et l’ami qui, au même moment, à Barcelone, tente d’échapper aux sbires d’Orlov pour avoir combattu dans les rangs du POUM.

Sir Richard Rees
(1900-1970)



Le 18 juillet les nationalistes lancent une contre-offensive appuyée par les avions de la Luftwaffe. C’est l’un d’eux qui, ce jour-là, près de Villanueva de la Cañada largue une bombe dont les éclats transpercent les poumons de Julian.
Il est transporté à Escorial sans grand espoir de survie. La blessure est tellement profonde, qu’on y voit battre son cœur.
Malgré le nombre de blessés qui affluent, Julian ne manque pas de soins. Archie Cochrane le prend en charge, Kenneth Sinclair Loutit, l’examine. Un spécialiste anglais de la silicose, en visite d’inspection, Philip d’Arcy Hart, commence les soins qu’un chirurgien catalan, Moisès Broggi Valles, poursuit. Le Dr Reginald Saxton lui transfuse du sang.
Il sera dit que l’unité médicale aura fait tout ce qu’il était possible de faire pour réaliser un miracle. Hélas, elle ne parvint qu’à alléger les souffrances.
C’est Cochrane qui recueille les derniers mots de Julian : « J‘ai toujours voulu avoir une maîtresse et la chance d’aller à la guerre, j’ai maintenant eu les deux ». Il aurait ensuite marmonné en Français quelques vers de Baudelaire avant d’entrer dans un coma dont il ne sortira pas.
Julian meurt quelques heures seulement après son arrivée à l’hôpital. Richard Rees qui n’était pas avec lui quand il fut atteint, le revoit ce matin-là, calme, comme endormi, avec sur son visage, une expression de dédain.



Pour Vanessa, la mort de Julian est une dévastation. Elle est dépossédée d’un fils qui était plus qu’un amant. C’est aussi un immense gâchis pour le Monde qui perd, a-t-elle besoin de croire, un de ses poètes les plus prometteurs. Quand un coup de fil lui apprend la nouvelle, elle se réfugie à Charleston, et reste prostrée de longues semaines. Duncan Grant lui aménage un lit dans son studio d’où elle verra mieux la campagne. Virginia reste à Monk’s House, proche de sa sœur qu’elle soutient dans la douleur. Fait rarissime, elle lève la plume et laisse un grand blanc dans son Journal.



Julian avec sa tante, Virginia Woolf
Julian avec sa mère, Vanessa Bell


Chapitre 10 – Streptocoques


Le 31 mars 1937, à Harvey Road, au cours du repas dominical des Keynes, Maynard s’effondre, frappé par de violentes douleurs à la poitrine. Lydia se précipite à Cambridge, certaine de le trouver mort. La crise a été plus violente que les précédentes, mais il a survécu.

Le diagnostic se précise et dément l’optimisme de l’oncle Walter. De méchants streptocoques ravageraient les valves de son cœur depuis longtemps déjà, peut-être même depuis cette fichue grippe espagnole qui l’avait infecté à Paris près de vingt ans plus tôt. Les abus de tabac et de travail n’avaient rien arrangé.

Lydia, aux petits soins pour le malade, craint pour sa vie.

Les Keynes se rendent dans le sanatorium très huppé de Ruthin, recommandé par la très informée Lady Ottoline. Leur vieille amie, la mécène de Fry, de Vanessa et de Diaghilev, est maintenant ruinée et défigurée. La moitié de sa mâchoire lui a été arrachée en vain. La tumeur s’est insinuée partout. Elle ne guérira pas de son méchant cancer.

L’hôpital s’était installé quelques années plus tôt dans l’ancien château du bourg, fait de pierres et de briques. Pendant la guerre civile, il fut assiégé et conquis par les troupes de Cromwell qui s’empressèrent d’en faire abattre les parties fortifiées. Seules quelques fines tourelles grossièrement crénelées rappellent le passé militaire de la bâtisse qui laisse ses murs se couvrir de vigne vierge.

Ruthin Castle est confortable et bien équipé. Les examens confirment la gravité de l’infection. On lui propose le seul remède dont il ne veut pas : le repos. Il n’obéit ni aux médecins, ni à Lydia qui retourne à Londres pour honorer le nouvel engagement que Guy Burgess lui a trouvé à la BBC.

Ruthin Castle aujourd’hui (transformé en hôtel)
carte postale



Le livre hommage à Julian Bell, introduit par Keynes (1938)

Et c’est quand sa santé s’améliore et lui permet enfin de sortir dans le parc qu’un télégramme lui apprend la mort de Julian.
Dans son état, il n’a pas d’autre choix que le fatalisme. Les images du gamin turbulent qu’il avait connu à Gordon Square et à Charleston lui reviennent, bien sûr. Charleston surtout où il s’était épanoui. Et Cambridge, où ils ne s’étaient plus aussi bien compris qu’autrefois…
Il écrit à une Nessa anéantie : « il était dit qu’il assume sa révolte en mettant sa vie en jeu, comme nous avons le droit le faire. On ne peut rien dire d’autre ». En réponse, elle lui demande d’écrire une nécrologie qui introduirait le livre hommage qu’elle prépare avec Quentin et Bunny Garnett. Leonard le publiera à Hogarth Press avec les contributions d’E.M. Forster et Cecil Day-Lewis, à qui, peu avant sa mort, Julian avait adressé des « lettres ouvertes ».




En désespoir de cause, Lydia fait appel à Janos Plesch, un médecin juif, d’origine hongroise qui avait fui Berlin où il soignait Albert Einstein. Sa thérapeutique est bien moins orthodoxe encore que les soins administrés par les blouses blanches de Ruthin. Le plus effrayant est cet encombrant bloc de glace que Maynard doit laisser fondre sur sa poitrine. Même l’extravagante Lydia est surprise quand l’« ogre », ainsi qu’elle désigne Plesch, rebondit sur le lit conjugal en éructant un mystérieux « Adore Desdémone » sans doute inspiré d’Othello.
L’incantation n’ayant pas fait ses preuves, Plesch propose un produit miracle qu’il n’a jamais testé, le Prontosil. C’est un colorant orangé commercialisé par IG Farben pour teindre la laine et le cuir mais qui serait aussi un antibactérien efficace.
C’est du moins ce que, quelques années plus tôt, un chimiste allemand, Gerhard Domagk, avait découvert. En désespoir de cause, il avait injecté la teinture à sa fille qui se mourait d’une infection. Grâce à la teinture, elle avait survécu.

Dr Janos Plesch, le médecin de Keynes et de … Einstein (1878-1957). Surnommé l » »ogre » par Lydia



Chapitre 11 – Virages

Les purges staliniennes n’épargnent ni les militaires, ni les agents du NKVD. Quarante « résidents » sont rappelés à Moscou dont Otto, Maly, Orlov et Krivitsky.

Le général Walter Krivitsky en sait plus encore qu’Orlov. Il avait coordonné les réseaux d’espionnage européens à partir de sa boutique de livres d’art de La Haye. Lui aussi, se sait condamné s’il retourne à Moscou.
Passé aux États-Unis, il livre ses secrets au journaliste Isaac Don Levine qui en dévoile quelques-uns dans le Saturday Evening Post. Ils en feront ensuite un livre qui dénonce la terreur stalinienne et annonce même la future alliance avec Hitler. Personne alors n’y croit.
Le FBI finit par interroger le transfuge puis passe la main au MI5. Krivitsky évoque auprès de l’agent Jane Archer ces Anglais bien nés, recrutés au milieu des années 1930. Il dénonce, sans pouvoir le nommer, un jeune homme issu d’une bonne famille, passé par Eton et Oxford et entré au Foreign Office. Cet idéaliste travaillerait pour les services soviétiques sans même demander d’argent ! Krivitsky s’est trompé : l’espion anglais en question ne fut pas étudiant à Oxford mais à Cambridge. Cette confusion sauve Maclean.


Walter Krivitsky
(1899-1941)

Isaac Don Levine
(1892-1981)



Chapitre 12 – Infiltrations



Écarté du pouvoir depuis trop longtemps, déçu et amer, Sir Winston Churchill surmonte sa dépression par la peinture et l’écriture. Guy Burgess sait pourtant le vieux lion encore capable de rugir. Il ne doit donc pas le négliger.

Au lendemain de Munich, le producteur vedette de la BBC, se fait inviter là où le politicien aime ruminer, son manoir de Chatwell. L’interview lui permettra de redire à ses concitoyens tout le mal qu’il pense de Munich et de Chamberlain. Il dédicace à Guy son dernier livre Arms and the Covenant et lui promet même de l’embaucher à un poste important s’il revenait aux affaires, ce qui, selon lui, ne saurait tarder. De retour à Londres, Burgess, habile en flagornerie, écrit à un Churchill trop délaissé : « Vous seul avez la force et la volonté d’agir pour mobiliser les alliés potentiels. »

Sir Winston Churchill en 1938
Chatwell, Le manoir de Churchill



C’est d’abord Donald Maclean qui approche Clarissa Spencer-Churchill, mais c’est à Guy qu’échoue la mission de la séduire. Après avoir mis l’oncle dans sa poche, séduire la nièce aurait dû être un jeu d’enfant. Guy en jubile déjà. Peut-être même parviendra-t-il à l’épouser. C’est d’ailleurs ce que Maly lui avait suggéré juste avant de disparaître.

Clarissa n’a que dix-huit ans et c’est un beau parti. Sa ressemblance avec Greta Garbo la flatte et l’horripile. Elle trouve Guy aimable, amusant et de bonne compagnie mais elle ne sait pas grand-chose de lui. Comme il parle beaucoup et elle peu, ils se complètent. Mais le défi n’est pas à la portée du soupirant. Autant il sait faire avec les hommes, autant il peine avec les femmes. Quand il commence à se répéter, elle se lasse. Et puis Clarissa n’aime que les hommes mûrs et la dizaine d’années qui les séparent est pour elle dérisoire. Et puis Guy persiste à se prendre pour un jeune homme. Ce qui l’avait d’abord amusée l’agace maintenant.

Clarissa Spencer-Churchill
(1920- )


En 1940, la section D du MI6 prend en charge la Special Operations Executive (SOE), que vient de mettre en place le nouveau Premier ministre, Winston Churchill.
Guy introduit Kim Philby dans ce nouveau service. Malgré un bégaiement qu’il n’arrive toujours pas à maîtriser, il enseigne aux apprentis espions l’art de la propagande et des fausses informations. Il leur apprend les manières subtiles de trouver un refuge, de casser une filature, de chiffrer les messages, d’utiliser les « boîtes aux lettres », de contrer les ruses policières, et de dissimuler la capsule de cyanure qu’ils auront à avaler dès leur capture. L’école est située sur une base ultrasecrète au fin fond du Hampshire, sur le domaine de Beaulieu, propriété de Lord Montagu. Comme le Seigneur n’a que dix ans, il se laisse envahir sans broncher. Les Soviétiques, alliés à Hitler, connaîtront ainsi l’identité, la vraie comme la fausse, des hommes et des femmes que le SOE enverra sur le continent


Le château Montagu à Beaulieu, centre d’entrainement du SOE

En 1940, Cairncross devient le secrétaire particulier de Lord Hankey, membre éminent du cabinet de guerre. Il supervise les services secrets, dirige une multitude de commissions et accède aux documents les plus confidentiels. À ce poste, il peut tout obtenir des autres administrations et il ne s’en prive pas. C’est ainsi que les Soviétiques apprennent l’existence d’un projet conjoint des Américains, des Britanniques et des Canadiens, dénommé Manhattan. Il s’agit de rendre très vite opérationnelle une bombe à base d’uranium 235 capable de raser une ville entière en quelques secondes.

Lord Hankey
(1877-1963)


Chapitre 13 – Temps de Blitz



Le 12 août 1940, [Keynes] reçoit une lettre officielle qui lui demande de se mettre au service du Trésor. La guerre lui ferait ainsi retrouver les austères bâtiments de Whitehall. Pour Lydia, cette injonction est une catastrophe. Elle sait qu’avec son « anormale volonté de pouvoir » il ne la rejettera pas.
C’est en effet folie que de revenir aux affaires. La mission est lourde pour un homme tout juste arraché à la mort par un médicament miracle associé aux traitements sévères du Docteur Plesch. Dans sa mission, il devrait voyager, se rendre à Washington par des voies maritimes infestées de sous-marins ennemis.
Lydia en veut aux pontes du gouvernement qui n’ont rien trouvé d’autre que de remettre Maynard en selle. Churchill avait-il donc perdu toute raison pour accorder sa confiance à un homme qui l’avait tant critiqué ?
Mais si le Premier ministre avait dû être rancunier, il n’aurait plus grand monde autour de lui !

Maynard n’a rien perdu de son sens critique. Il peste contre le Trésor qui contrôle les prix et rationne la demande. Il publie How to Pay for the War qui préconise une politique opposée à celle qu’il défendait cinq ans plus tôt, au grand étonnement de ses partisans qui peinent davantage que lui à théoriser une économie de guerre.


Comme l’Angleterre a déçu Hitler., il la bombarde. Londres s’installe dans le Blitz. Le tyran n’avait pas cru que Chamberlain suivrait les Français et moins encore que ceux-ci vaincus, le Royaume s’entêterait. Cet ivrogne de Churchill n’a rien voulu savoir. L’Angleterre veut la guerre. Elle l’a.
Hitler ne louvoie pas : il vise au cœur. Le Blitz tue et détruit. Tout est sirène, cris et poussière. Les gravats s’entassent et bloquent les rues. Des familles entières défigurées et démembrées sont extraites des décombres. Les Communes, Buckingham et Downing Street ne sont pas épargnés. Les bombes ont ravagé l’atelier de Vanessa et de Duncan maintenant exposé à la vue de tous. Elles sont tombées aussi sur l’ancienne maison des Woolf, à Tavistock et sur la nouvelle à Mecklenburg. Il ne reste plus rien, ou presque




Chapitre 14 – Adieux à Bloomsbury


Le suicide de Virginia

Le 28 mars, deux jours après avoir écrit sa lettre à Maynard, Virginia franchit la porte de Monk’s House pour sa promenade quotidienne dans la campagne de Rodmell. Elle suit son chemin. Elle est seule sans le chien qui d’habitude l’accompagne. Elle contourne la batterie de DCA installée sur le sentier. Arrivée au bord de la rivière, elle laisse tomber son bâton de marche, retire ses chaussures et remplit ses poches de galets. Elle écoute une dernière fois la complainte des merles et la ritournelle des rouges-gorges.

Peu avant midi, elle s’engouffre dans les eaux glaciales de l’Ouse pour se laisser sombrer et mourir.

Pourquoi a-t-elle a préféré la noyade à la morphine d’Adrian ? Qu’espérait-elle trouver dans le lit du fleuve ?

Elle seule savait depuis Asheham que ce serait de cette rivière que surgiraient les démons qui un jour l’engloutiraient.

Comme l’Ouse n’a pas encore rejeté le corps, on pouvait feindre de croire à une fugue ou à une soudaine amnésie qui l’aurait égarée dans la campagne. Il n’y avait aucun doute pourtant. La canne et les chaussures avaient été retrouvées sur la berge et, avant de partir mourir, Virginia avait soigneusement déposé deux lettres d’adieu sur la cheminée du salon : une pour Leonard, l’autre pour Vanessa.


Scène du film The Hours : le suicide de Virginia
(Nicole Kidman dans le rôle de Virginia)
Virginia Woolf
La lettre d’adieux à Leonard Woolf
28 mars 1941

Maynard savait Virginia suicidaire et se souvenait de ses précédentes tentatives. Il l’avait côtoyée, aimée et affrontée pendant près de quarante ans. Lydia l’avait subie pendant vingt. Leurs relations avaient parfois été obscurcies par la jalousie, l’élitisme et le fiel. Virginia aurait sacrifié beaucoup pour un bon mot où une tournure de phrase acérée comme la pointe d’une flèche. En retour, Maynard ne lui avait pas donné toute la reconnaissance qu’elle attendait de lui, surtout de lui, son pair en postérité.

Et puis, Virginia avait fini par admettre ses injustices et ses défaites. Les détestations s’étaient estompées et la petite ballerine à l’âme d’écureuil avait fini par se faire accepter.

Lydia (exposé à Monk’s House)
Virginia, Julian et Lydia

Lytton Strachey et Roger Fry sont morts. Julian, le prince héritier, est tombé dans une guerre qui a ébranlé les certitudes de Bloomsbury.
Le suicide de Virginia porte le coup de grâce au projet mûri quarante ans plus tôt par les enfants Stephen.

Vanessa peint une réunion de Bloomsbury. Lydia est sagement assise près de Maynard. Les morts aussi sont présents. Les portraits de Lytton Strachey, de Roger Fry et de Virginia Woolf, sont autant de « tableaux dans le tableau ».

Dans le tableau The Memoir Club, Quentin Bell est le seul de la « nouvelle génération » à apparaître. Julian Bell mort en 1937 n’est pas représenté par un tableau. David Garnett est là, mais pas sa toute jeune épouse, Angelica, la fille de Vanessa et de Duncan et donc la demi-soeur de Quentin.

The Memoir Club (1943) par Vanessa Bell . De gauche à droite : Duncan Grant, Leonard Woolf, Vanessa Bell, Clive Bell, David Garnett, Baron Keynes, Lydia Lopokova; Sir Desmond MacCarthy;,Mary MacCarthy, Quentin Bell, E. M. Forster; En portrait : Virginia Woolf, Lytton Strachey, Roger Fry. National Portrait Gallery, London;


Chapitre 15 – 5+1

Les cinq taupes de Cambridge gravées dans l’histoire (Philby, Blunt, Burgess, Maclean, Cairncross) mais aussi un sixième Cambridgien, Apostle de surcroît, qu’on envoie vite infiltrer la haute administration américaine. Leurs activités pendant la guerre


Victor Rothschild devient l’intime de Guy Liddell, le nouveau responsable de la branche B du MI5, chargée du contre-espionnage et de la subversion. Le naufrage de leurs couples respectifs les rapproche presque autant que leur passion pour la musique. Rothschild est un très bon pianiste et Liddell un remarquable violoncelliste. Ensemble, ils forment un duo apprécié. Victor fait facilement recruter son ami Anthony Blunt et, du même coup, Tess Mayor.


Victor Rothschild
Guy Liddell du MI5, ami de Rothschild et de Blunt
(1892-1958)


La faconde de Blunt conquiert la confiance de ses nouveaux amis du MI5. Il devient proche de l’adjoint de Liddell, Dick White, figure iconique du contre-espionnage et grand amateur d’art. Il lui fait recruter Tomás Harris, galeriste et marchand de tableaux, anglais par son père, espagnol par sa mère. Guy Burgess l’avait fait entrer au SOE où il était devenu un proche de Kim Philby. Passé au MI5, il maniera sous la direction de White, l’art subtil et jouissif de la désinformation.
Anthony doit à Harris de l’avoir initié aux petites combines du métier de galeriste. Si la proximité entre l’expert et le marchand s’affranchit de la déontologie, elle facilite les affaires. Blunt avait ainsi authentifié trois toiles de Poussin découvertes par hasard, expertisées par lui puis revendues par Tomás. On s’apercevra, mais bien plus tard, qu’une d’entre elles au moins n’était pas du Maître…

Dick White, chef du MI5 puis du MI6
(1906-1993)
Tomas Harris, marchand de tableaux et espion
(1908-1964)

Les soirées se terminent parfois chez Blunt au 5, Bentinck Street ou plus souvent encore chez les Harris au 6, Chesterfield Gardens.

Le marchand de tableau a hérité de son père cette maison flamboyante qui a des allures de palais à l’extérieur et de musée à l’intérieur. Les Harris y tiennent table ouverte à la grande satisfaction des convives qui apprécient les plats exotiques exquisément préparés par Hilda Harris. Les réceptions de Chesterfield Gardens ne se limitent pas aux amis du MI5. Elles accueillent aussi les agents du MI6 et du SOE ce qui apaise les esprits et libère la parole.

Au fil de longues conversations autour des coupes de champagnes généreusement offertes par Harris, Blunt parvient souvent à arracher quelques secrets. Le NKVD connaîtra vite les noms des agents qui ont commis la maladresse – la faute, même – d’être repérés.

6, Chesterfield Gardens aujourd’hui
L’hôtel particulier de Harris

Kim est un agent double particulièrement doué dont se félicitent ses deux employeurs, le MI6 comme le NKVD. En Angleterre, il escalade la hiérarchie avec une rapidité troublante. Il s’occupe non seulement de la péninsule ibérique mais aussi de l’Italie et de l’Afrique. En URSS, il grimpe dans l’estime de Beria. Il n’est plus question de l’éliminer, ni lui, ni ses amis. L’ancien étudiant timide devient un espion charmeur et solaire. Il sait attirer la sympathie et les amitiés fortes, presque fanatiques parfois. Il noue des liens fusionnels avec des agents plus novices à qui il apprend le métier. Il subjugue son jeune collègue, Nicholas Elliott, qui veut lui ressembler en tout. Les Américains lui envoient un « stagiaire », James Angleton, qu’il conquiert sans peine.

Nicholas Elliott, MI6
(1916-1994)



James Angleton, OSS, CIA
(1971-1987)

Cairncross et Bletchley Park



Alan Turing
(1912-1954)
« Bombe » de décryptage à Bletchley


John Cairncross est d’une espèce rare en Angleterre puisqu’il parle allemand. Grâce à cette compétence, il obtient en 1942, sa nomination à Bletchley Park. C’est une chance car le NKVD n’y a pas d’agents.

Bletchley est le siège de la Government Code and Cypher School (GC & CS), haut lieu du décryptage, situé au nord de Londres, dans la campagne du Buckinghamshire, à mi-chemin entre Oxford et Cambridge, où se recrutent les meilleurs cryptographes.Avant-guerre, les équipes françaises et polonaises avaient commencé à percer les secrets transmis par les machines Enigma utilisées par les Allemands et réputées inviolables. Bletchley avait recruté le mathématicien de Cambridge, Alan Turing, pour achever le travail. Grâce à son algorithmie que digère une grande armoire métallique où s’embobinent des kilomètres de bandes magnétiques, les messages d’Enigma peuvent maintenant être décryptés à un rythme accéléré ce qui laisse suffisamment de temps aux militaires pour réagir.

Alan Turing est un surdoué. Il a beau être cambridgien, il ne parvient pas à s’intéresser à la politique. Guy [Burgess] avait vu en Turing une proie facile sans pour autant parvenir à le séduire. Alistair Watson lui avait mis Wittgenstein dans les pattes pour soi-disant faire avancer la philosophie des mathématiques. Mais les deux ténébreux génies, l’un philosophe, l’autre mathématicien, avaient l’esprit trop imbu d’eux-mêmes et de leurs disciplines et pour qu’ils aient la moindre chance de s’accorder.



En janvier 1943, Michael publie Make This the Last War dédié à son ami John Cornford, dont il n’a toujours pas fait son deuil. C’était un vrai héros, lui ! Dans son essai, il défend l’idée, très en vogue dans l’administration Roosevelt, que le communisme soviétique et la démocratie occidentale pourraient un jour se rejoindre autour de valeurs communes. Une « fin de l’histoire » hégélienne, en somme.

Il fait parvenir son livre à Keynes qui écrit une lettre à sa mère, Dorothy. Elle serait élogieuse si une réserve ne démolissait pas tout : Michael devrait davantage voir la politique, comme « l’art du possible ».



Chapitre 16 – Fin de partie



Blunt expurge les archives de Buckingham des pièces qui dévoileraient les mauvaises fréquentations du Duc et de la Duchesse de Windsor. Il lit ces lettres avec délectation et se garde bien de les détruire toutes car – sait-on jamais ? – elles pourraient un jour lui être utiles.

Mais toutes les archives à blanchir ne se trouvent pas à Londres. Blunt accepte une mission sensible au château de Kronberg, en Allemagne, pour soi-disant veiller à la sauvegarde des archives de l’impératrice douairière, mère de Guillaume II et fille aînée de la reine Victoria. C’est un prétexte. Il doit surtout mettre la main sur la correspondance compromettante du roi déchu qui, après son abdication, n’avait rien trouvé de mieux à faire que de quémander un peu de réconfort auprès du Chancelier Hitler. L’endroit est tellement peu sûr qu’après son départ, les occupants américains constateront la disparition des bijoux cachés dans la cave : des diadèmes et des bracelets sertis d’innombrables diamants. Des officiers de l’armée Patton seront mis en cause, mais sans certitude.

Château de Kronberg aujourd’hui
Anthony Blunt


Aileen Furse Philby
(1910-1957)

De toutes les taupes de Cambridge, c’est le bègue et timide Kim Philby qui s’approche au plus près des sommets. Il est nommé à la Direction de la section IX chargée de repérer les agents soviétiques. Sa principale préoccupation sera de leur assurer une vie tranquille.
Il avait certes dû reconnaître les accointances communistes de Litzi, mais son divorce avait mis les choses au point. Il peut maintenant épouser Aileen Furse, sa maîtresse et la mère de ses enfants. Flora Solomon, la grande amie d’Aileen, et Tomás Harris, le grand ami de Kim, sont leurs témoins ce qui ne sera pas, par la suite, sans conséquence.



Une vingtaine d’années plus tôt Anthony Blunt avait souvent rencontré Quentin Bell chez son frère Julian, à Cambridge ou à Charleston. Après la mort de Julian, Anthony était resté distant. Il avait répondu bien trop sèchement à la demande de Vanessa Bell de lui confier quelques lettres pour le livre hommage qu’elle préparait. Il le regrettait maintenant. Anthony et Quentin se croisent parfois après la guerre, se saluent froidement et n’échangent que quelques banalités.

Pourtant, au début des années 1950, au Reform Club, Anthony Blunt s’invite à la table de Quentin. Ils évitent d’évoquer Julian et préfèrent s’étonner du succès de la Théorie Générale devenue la référence obligée des politiciens et des universitaires, en Angleterre, aux États-Unis et à peu près partout dans le Monde. Quentin lui relate ce tea time, à Charleston, où, peu avant la parution du livre, Maynard avait affirmé à une Virginia Woolf sceptique et contrariée : « il faudra bien dix ans pour que s’imposent mes idées ». La prévision du bon vieux maître s’était réalisée, au-delà même, peut-être, de ses espérances.


Anthony favorise discrètement le recrutement de Quentin comme Maître de Conférences à l’université de Durham. Il ne lui en avait rien dit, mais le tout nouvel universitaire se doute bien de son appui. Ses céramiques, ses quelques croûtes et ses travaux agricoles dans la ferme de Keynes, ne le prédisposaient pas à une carrière académique d’historien d’art.

Quelques années plus tard, Anthony ira plus loin encore. Il favorisera sa promotion comme Professeur et Directeur du Département des Beaux-Arts de l’université de Leeds et lui prodiguera de nombreux et utiles conseils. Il l’invitera à l’Institut Courtauld et l’introduira auprès de Tomás Harris pour l’aider à consulter ses archives sur Goya. Il lui obtiendra même la prestigieuse chaire Slade de l’Université d’Oxford que lui-même avait occupée.

Anthony Blunt
Quentin Bell (1910-1996)



Blunt obtient un embarquement sur un bateau de croisière spécialisé dans les escapades amoureuses de couples illégitimes. La discrétion due aux clients étant bien comprise des douaniers, Donald et Guy devraient pouvoir débarquer en France sans difficulté.

Donald a juste le temps de fêter son anniversaire. Le vendredi 25 mai 1951, accompagné de Guy, il laisse sa voiture sur le parking du port de Southampton et quitte l’Angleterre à bord du Falaise. Les deux taupes descendent à Saint Malo, rejoignent Berne où l’ambassade d’URSS leur procure de faux passeports.

À Prague, le KGB est fidèle au rendez-vous mais pas à sa promesse. Ses agents empêchent Burgess de reprendre un avion pour Londres. Le dimanche soir, les deux Anglais sont à Moscou. Le lundi, Melinda feint de s’inquiéter de la disparition de son mari auprès de la police.

Cambridge Five spy Guy Burgess interview unearthed by CBC



Mis en cause aux Communes, Philby se dédouane lors d’une Conférence de presse mémorable, convoquée dans l’appartement de sa mère. Il déclare avec le culot qui sied à un espion de haut vol :« La première fois que j’ai parlé à un communiste, c’était en 1934 et la dernière fois, sans savoir que la personne était communiste, c’était en avril 1951 lorsque Burgess logeait chez moi ». Kim invite ensuite les journalistes à boire de la bière et du xérès ce qui laisse le temps aux caméras de se refroidir.


Le Ministre des Affaires étrangères, Harold MacMillan, poussé par la presse, affirme ne détenir aucune preuve de la trahison de Philby. Le Premier ministre, Anthony Eden ne tient d’ailleurs pas à approfondir une affaire qui risquerait de rouvrir le dossier Burgess. N’avait-il commis jadis l’imprudence de laisser quelque « Cher Guy » en haut de lettres adressées au producteur très apprécié de la BBC ? Mais surtout, le Premier ministre ne voulait pas prendre le risque de faire émerger le nom de son épouse, Clarissa Churchill-Eden, l’ancienne « fiancée » de Burgess qui, trois ans plus tôt, avait eu le toupet de lui écrire de Moscou pour la féliciter de son mariage !

Le mariage de Anthony Eden et de Clarissa Churchill (1952)

Le 23 janvier 1963, Kim Philby prévient Eleanor [troisième épouse de Philby] de son retard à une réception donnée à l’Ambassade de Grande-Bretagne. Après avoir posé deux mille livres sur la table du salon, il monte à bord d’un cargo soviétique, le Dolmatov. Débarqué à Odessa, il gagne Moscou. Le Premier ministre, Harold Macmillan, a attendu plusieurs mois avant d’officialiser la fuite du « troisième homme ».
Cette dénomination qui s’impose très vite, entretiendra la légende de Kim Philby. Quinze ans plus tôt, son ami Graham Greene avait écrit le scénario d’un film dont la fin s’inspirait du récit qu’il lui avait fait de sa fuite dans les égouts de Vienne lors de la répression de 1934 (il ne lui avait pas dit qu’il était alors guidé par Litzi…). Le titre du film, palme d’or à Cannes, était justement… « Le troisième homme ».




Anthony Blunt n’a plus remis les pieds à Charleston depuis la disparition de Julian. Il sait que Vanessa Bell, l’aînée et la dernière survivante de la fratrie Stephen, y était morte deux ans plus tôt. Elle s’était autrefois presque réjouie de sa liaison avec Julian. Quand il fut tué en Espagne, il aurait dû la soutenir. Il ne l’avait pas fait. Autre chose le préoccupe. Qu’était devenu le petit tableau Renaissance qu’il avait aperçu naguère par l’entrebâillement d’une porte ? Pend-il toujours au mur de la chambre de Duncan Grant ?

À l’automne 1963, il prend prétexte d’une étude sur le postimpressionnisme anglais pour envoyer une de ses étudiantes recueillir le témoignage du vieux peintre reclus à Charleston. Au cours de la conversation, le regard de l’étudiante se fixe sur ce tableau Renaissance qui avait tant intrigué son maître. Duncan lui confie l’avoir acheté pour quelques sous chez un antiquaire de la rue des Saints-Pères. C’était, en 1920, au retour de son voyage en Italie en compagnie de Vanessa et de Maynard. La jeune femme confirme à Blunt l’aspect très « poussinien » de la croûte ce qui lui permet de s’inviter à Charleston. Expertise faite, Blunt est formel : c’est un Poussin.


La nostalgie n’est pas l’ennemie des affaires. Blunt s’empresse d’authentifier le Poussin de Duncan et l’ajoute à son catalogue sous la dénomination Paysage avec un homme effrayé par un serpent. Il le fait évaluer par son compère habituel, Tomás Harris qui, depuis trente ans, lui est resté fidèlement associé. Duncan Grant a trop besoin d’argent pour ne pas lui céder à un prix qu’il juge raisonnable : 12 000 £ . Blunt s’empressera de le revendre au Musée des Beaux-arts de Montréal avec une marge confortable.

Duncan Grant
Paysage avec un homme effrayé par un serpent de Nicolas Poussin


Hilda et Tomas Harris

Cette expertise fut la dernière collaboration entre Blunt et Harris. En janvier 1964, le marchand de tableau, l’ancien agent du MI5, l’ami de Blunt, de Burgess et de Philby, se tue « accidentellement » à Majorque. Depuis la fin de la guerre, il passait le plus clair de son temps dans sa villa de Camp de Mar à peindre ou à dessiner sans pour autant négliger ses activités de marchand et d’espion.

Il était au volant de sa toute nouvelle Citroën, une DS 19, quand celle-ci dérapa pour terminer sa course contre un arbre. Hilda, son épouse, qui l’accompagnait, ne souffrait que d’éraflures. La route était droite et sèche, sans verglas ni brouillard. Rien n’indiquait l’ivresse même si certains la suspectaient. Personne n’avait jugé bon de procéder à une autopsie.


La DS accidentée de Harris




En 1963, Michael Straight confie ses secrets à son ami Arthur Schlesinger Jr, conseiller spécial du Président et au Ministre de la justice, Robert Kennedy. Il est longuement interrogé par le FBI et dénonce son recruteur, Anthony Blunt.


Sir Anthony Blunt est bien trop lié à la famille royale pour être poursuivi. Son cousinage avec la Reine-Mère, son amitié avec George VI, les services délicats rendus à la couronne, la conservation des Collections royales et quelques dossiers compromettants soigneusement mis à l’abri sont des arguments suffisants. N’avait-on pas fait la même offre à Philby ? Il l’avait refusée, Blunt l’accepte.

Anthony Blunt est secrètement gracié. Il pourra continuer sa vie mondaine, fréquenter les politiciens, donner des conférences, entretenir ses réseaux, expertiser et vendre des tableaux.

Anthony Blunt
Michael Straight

En 1979, Margaret Thatcher confirme aux Communes la rumeur selon laquelle Anthony Blunt était bien le « quatrième homme » qui avait participé à l’exfiltration de Maclean et Burgess

 21 11 79 FORMER RUSSIAN SPY ANTHONY BLUNT INTERVIEW



Comme Eleanor est morte d’un cancer, très loin de lui, en Californie, il peut se remarier une quatrième fois avec une jeune femme rencontrée chez Blake. Roufina Poukhova est de vingt ans sa cadette.

Son mariage le fait revivre. Il boit moins, travaille plus et prodigue sa science à l’école du KGB. Il découvre ainsi l’intérieur de l’impressionnant immeuble de la Loubianka qui, jusqu’alors, lui était resté interdit. Trente ans plus tôt, il aurait pu, comme tant d’autres, y finir ses jours.

« Chers camarades, mon voyage a débuté dans un parc de Londres par un bel après-midi ensoleillé il y a 43 ans », raconte-t-il fièrement dans son discours inaugural. « Durant ce long parcours, j’ai eu des pass officiels dans sept QG de renseignement, quatre Britanniques et trois Américains, aussi je peux affirmer que c’est ici la huitième organisation majeure que j’ai réussi à pénétrer. » Philby conclut par un vœu qui séduit son auditoire « Puissions-nous vivre assez longtemps pour voir le drapeau rouge flotter un jour sur Buckingham Palace. »

Kim Philby et Roufina Poukhova Philby

Retour d’expérience pour la Stasi

The Spy Who Went Into the Cold | Kim Philby: Soviet Super Spy | Timeline
When Five Cambridge University Students Became Soviet Spies | Secrets Of War | Timeline

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