Bretton Woods. Le sommet du Monde

Mr Keynes et les extravagants

Tome 3 – Le sommet du Monde

La critique de Christian Chavagneux dans Alternatives économiques (n°420, janvier 2022). Extrait.
« Troisième et dernier volume de cette vie romancée (mais très largement basée sur des faits réels) de John Maynard Keynes, le plus passionnant…Les chapitres consacrés à la conférence de Bretton Woods sont captivants.« 
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« Le sommet du Monde » sur BFM TV

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Le troisième tome couvre la guerre et l’immédiat après-guerre. Il accompagne un Keynes malade, soutenu par la fidèle Lydia dans ses nombreux séjours américains et ses épuisantes négociations financières. Mr Keynes, devenu Lord Keynes, y affronte une administration américaine qu’il peine à saisir et affronte un personnage d’apparence banal mais bien plus extravagant et mystérieux qu’il n’y paraît, Harry Dexter White. On suit ainsi le destin de ce haut responsable ambitieux, idéaliste et influent, qui s’approche des sommets avant d’être dénoncé comme espion et agent d’influence. On trouvera dans ce tome le récit des trois semaines folles de la conférence historique de Bretton Woods, conduite par White, à l’intérieur d’un étrange hôtel isolé au pied d’une montagne venteuse. Dans cette « bataille » perdue d’avance et qui contribua à placer les États-Unis au « sommet du monde », Keynes ne put rien pour empêcher la relégation de l’Angleterre et la dislocation de l’Empire. Bretton Woods et les réunions qui mettent en place ses institutions, achèvent la carrière et la vie de Lord Keynes.

Lire aussi les articles publiés dans The Conversation.

Les accords de Bretton Woods, un champ de bataille

Il y a 75 ans, la « vraie » signature des accords de Bretton Woods

John Maynard Keynes et le cercle des espions

En Podcast : Il y a cinquante ans, la fin du système de Bretton Woods

Extraits, images, vidéos et podcasts

(voir aussi les extraits publiés par Atlantico les 25 et 26 décembre 2021 :
extrait 1 : la fin de la conférence de Bretton Woods
extrait 2 : Sauver l’Angleterre d’un Dunkerque financier

1- La négociation des « prêts-bails »

2- Les négociateurs américains : Morgenthau, White, Hull

3- L’extravagant Harry Dexter White

4- Le rêve de Morgenthau

5- Le projet Keynes

6- Keynes vs White

7- Vers Bretton Woods

8- L’étape Atlantic City, la « cité des plaisirs »

9- L’accueil de Bretton Woods

10- Les délégations

11- Les distractions

12- Les signatures

13- L’après Bretton Woods

14- Les adieux de Savannah

1- La négociation des « prêts-bails »

« Début 1941, Harry Hopkins, le conseiller diplomatique de Roosevelt, est envoyé en Angleterre pour constater l’état de délabrement du pays. Il dispose d’un guide qui ne fait rien pour adoucir le constat, le Premier ministre en personne. Churchill le balade ainsi dans une Angleterre blessée et miséreuse. Il veut lui faire comprendre que le Royaume ne survivra plus très longtemps si les dollars ne viennent pas. De retour à Washington, Hopkins propose un moyen pour contourner la loi.

Les « prêts-bails » permettront de fournir à l’Angleterre du matériel de guerre qu’elle louerait et … restituerait une fois la guerre finie. L’Amérique invente ainsi un des montages financiers les plus farfelus de l’histoire de la finance internationale qui n’en est pourtant pas dépourvue. »

Harry Hopkins, sa fille et Roosevelt
Harry Hopkins et Lord Halifax, ex-Ministre des Affaires étrangères et bientôt ambassadeur aux Etats-Unis

Hopkins et Chruchill (janvier 1941) avant la première mission de Keynes aux Etats-Unis pour négocier les « prêts-bails ».

Pour négocier un prêt-bail américain, Churchill compte sur le représentant du Trésor à Washington, Sir Frederik Phillips. Si l’Anglais n’a pas la considération des fonctionnaires, il a su gagner l’amitié de Morgenthau. Les deux hommes sont des taiseux qui échangent fort civilement leurs longs silences. […] Maynard Keynes qui a rejoint l’administration britannique, reconnait le don extrêmement rare de Phillips d’« être silencieux en plusieurs langues ».


Frederik Phillips en 1933

2- Les négociateurs américains

L’Amérique se prépare à faire la guerre mais est gouvernée par des vieillards cacochymes, désabusés et malades. Roosevelt ne quitte plus son fauteuil roulant qu’il peine à dissimuler. Sa santé décline. Les fièvres, les crises d’anémie, les bronchites, les sinusites se succèdent.

Le septuagénaire secrétaire d’État, Cordell Hull, est un ardent internationaliste wilsonien et un libre-échangiste convaincu. Il est de ces sudistes qui n’ont jamais pardonné au Nord industriel un protectionnisme qui les bride […]. Harry Hopkins, chargé, entre autres, des prêts-bails, est affaibli par un cancer de l’estomac qui le rongera quelques années encore.

Cordell Hull
Secrétaire d’Etat

Henry Morgenthau Jr
Secrétaire au Trésor

« Fringant quinquagénaire, le secrétaire au Trésor, Henry Morgenthau Jr, est donc une exception. Il ne s’intéresse à l’économie que par fonction et se préoccupe du sort des Juifs d’Europe. Hermétique aux théories, il a une croyance : les États, tout comme les individus, ne doivent jamais dépenser plus qu’ils n’ont. L’équilibre budgétaire est une vertu, même lorsque l’économie va mal. Si les gouvernements veulent aider les pauvres, les chômeurs et lancer des grands travaux, ils doivent augmenter les impôts. Morgenthau est un New Dealer orthodoxe qui préfère taxer les riches qu’afficher un déficit.

Si Morgenthau rejoint Hull dans sa volonté d’abaisser l’Angleterre, les deux hommes ne partagent pas les mêmes préoccupations. Le premier veut accueillir les réfugiés juifs d’Europe et bâtir un système financier international. Le second veut limiter l’entrée des rescapés et démanteler les préférences impériales« 

3- L’extravagant Harry Dexter White

Harry Dexter White

« [Harry] débute une thèse à Harvard sous la direction de Frank Taussig, un économiste reconnu. Sa recherche porte sur Les comptes internationaux de la France 1880-1913. Il exprime quelques doutes sur les vertus équilibrantes de la finance internationale et remet en cause l’idée selon laquelle le revenu des capitaux expatriés compenserait le déficit commercial. Il propose même un contrôle « intelligent » des investissements étrangers. Son avenir n’est pas à Harvard, il le sait et s’en désole. Il n’est pas facile pour un juif de s’imposer dans ce pré-carré de la bourgeoisie blanche et protestante, adossée à ses préjugés et abritée derrière ses privilèges« 

Frank Taussig
Abraham George Silverman
Haut fonctionnaire et recruteur de taupes
Whittaker Chambers
Chef du réseau d’espionnage

« Harry est un fonctionnaire sage, un mari aimant et un père modèle. Il a ses idées, mais il n’est pas un militant dévoué corps et âme à une cause. Silverman hésite donc à le rapprocher de Chambers. Pourtant, son collègue et ami, qui ne cache pas sa fascination pour la planification soviétique, affiche des opinions très progressistes […] Comme il n’a pas appartenu au Parti, il n’est pas repéré. Il pourrait divulguer des informations stratégiques importantes pour la Russie et influencer le Trésor. Certes son caractère irascible et son égotisme s’accommoderaient mal de la rigidité de Chambers. Toutefois, et Silverman l’avait maintes fois constaté, White, grand manipulateur, est lui-même manipulable.

Chambers rencontre White dans la rue, près de l’appartement du fonctionnaire, à Connecticut Avenue, une large artère bordée de parcs discrets. Il se présente sous le nom de Carl. Soudain conscient de sa clandestinité, White ne parvient pas  à cacher son inquiétude. Il s’agite, se retourne sans cesse et finit par  agacer Chambers qui fait du sang-froid un principe de vie. […]

Quoiqu’il en soit, Harry rejoint le réseau Ware-Chambers sans tout connaitre de sa structure, de ses objectifs et de ses méthodes. Loin de s’imaginer trahir son pays, il reste convaincu de le servir. « 

4- Le rêve de Morgenthau

Une semaine après Pearl Harbour, dans la nuit du 13 au 14 décembre 1941, Henry Morgenthau Jr fait un rêve. Il n’est pas onirique, plutôt une étrange inspiration, une prémonition peut-être, ce genre de rêve qui surprend parfois les esprits envahis par le quotidien.

Cette nuit-là, le Ministre voit l’avènement d’un Monde nouveau, pacifique et prospère. Sous l’autorité d’une institution mondiale universelle et bienveillante, les pays n’auraient qu’une seule monnaie pour échanger. […]

Au réveil, trop troublé pour s’intéresser aux titres du New York Times, il empoigne son téléphone pour appeler Harry White. « Ce rêve a-t-il un sens ? » demande-t-il avant de poursuivre : « Pourriez-vous voir si on peut faire quelque chose avec ça ? ». Harry croit moins aux rêves qu’aux grands projets. Refaire le Monde ne l’effraie pas. Morgenthau vient de lui confier la mission qu’il attendait dans le poste qu’il espérait.

Henry Morgenthau Jr
Secrétaire au Trésor

5- Le projet Keynes

« Maynard Keynes avait en effet été informé par le sous-secrétaire d’État à l’information, Harold Nicolson, d’un projet allemand de reconstruction du système monétaire concocté par le nouveau Ministre allemand de l’économie très inspiré des grandes idées de son très imaginatif prédécesseur, le Dr Hjalmar Schacht.  Le politicien souhaitait que Keynes dénonce publiquement ce plan.

Harold Nicolson est un ami. Tout Bloomsbury connait cet amateur, de demeures élisabéthaines, de beaux jardins et de jolis garçons. Dans les années 1920, son épouse, Vita Sackville-West, avait entretenu une liaison passionnée avec Virginia Woolf. Conformément aux codes de Bloomsbury, Harold lui tolérait ses amours féminines qui lui permettaient de mieux vivre ses aventures masculines.

Harold Nicolson
diplomate, politicien, écrivain.
Marié à Vita Sackville-West
  • Cher Maynard, quels arguments pourrait-on utiliser pour fustiger le plan des nazis ?
  • Je n’en ai malheureusement pas à vous proposer, cher Harold. Si on le prend au pied de la lettre, il est excellent et exactement ce que nous-mêmes devrions faire. En mieux.

Le plan allemand en question prévoyait un taux de change fixe entre les monnaies sans référence à l’or. Les paiements internationaux passeraient par une chambre de compensation, un clearing, un troc sophistiqué qui permet de réaliser des échanges sans monnaie puisque tout se passe comme si les importations se payaient par des exportations.

Même Churchill comprenait que ce système laissait béant un trou noir en imposant l’équilibre des échanges de pays à pays. Un excédent de l’Angleterre avec la France ne permettrait pas de régler un déficit avec les États-Unis. Pour Keynes, une monnaie internationale, le bancor, remplirait ce vide. Cet ersatz de monnaie, créée par une International Clearing Union, serait convertible dans toutes les autres monnaies à un taux de conversion fixe. Exprimé dans cette « monnaie », l’excédent de l’Angleterre sur la France pourrait alors régler son déficit avec les États-Unis. »


6- Keynes vs White

White devient le principal interlocuteur de Keynes. Ils ont tous les deux compris la responsabilité du chaos économique dans le déclenchement des guerres. Ils sont, chacun à leur façon, des radicaux modérés qui s’opposent pourtant sur presque tout.

Keynes rejette les religions et les idéologies. White fréquente la synagogue et met plus de foi que de doutes dans les vertus du communisme. Keynes oppose l’éthique à la morale, rejette les tabous sur le sexe et défend l’Angleterre. White est un sage père de famille qui ne transgresse que les lois.

Keynes s’est imposé dans l’establishment britannique. Il a connu tous les Premiers Ministres et fut même parfois leur ami. Ses écrits et sa parole sont recherchés. Il peut exprimer publiquement ses opinions. Les plus provocatrices entretiennent sa célébrité. Lord Keynes est une icône. White n’a pas publié grand-chose […]. Le grand public l’ignore et il a dû manœuvrer pour se rendre indispensable. Il se garde bien de proclamer ses opinions les plus disruptives et ne s’apaise qu’en les consignant dans d’interminables notes qui s’entassent dans ses armoires. 

John Maynard Keynes
Harry Dexter White

Autant la posture élégante, dégingandée et foudroyante de Keynes terrorise et séduit, autant White, peine à apprivoiser sa timidité et contrôler ses colères. Rien dans son regard ne révèle son intelligence qui est grande pourtant.

L’ascendance de Keynes est aussi sa faiblesse. Trop confiant dans la puissance de sa pensée, il en oublierait que la négociation est une bataille où la ruse et la manipulation valent mieux que les arguments. Jamais la justesse d’une démonstration ne parviendra à inverser un rapport de force trop inégal. 

Keynes et White ne pouvaient pas s’entendre.

7- Vers Bretton Woods

La perspective d’une Conférence inquiète Lydia.

Maynarochka, vous n’allez pas une fois de plus risquer votre vie pour discuter avec tous ces gens qui ruinent votre santé sans jamais vous donner raison. Rappelez-vous dans quel état vous étiez la dernière fois ? N’est-ce pas vous qui m’aviez dit que cette conférence rendrait les délégués fous et ivrognes ? Dans quel enfer vous jetteriez-vous ?

-Mais comment pourrais-je l’éviter après tout le travail que j’ai fourni ? C’est quand même le sort de l’Angleterre et même du Monde qui est en jeu ! […]

-Promettez-moi alors que vous me laisserez vous accompagner pour vous surveiller. Et je vous préviens, je vous interdirai les excès : l’alcool, le tabac, les repas trop gras, trop longs, trop arrosés, tout ce qui enflamme vos intestins et ravage votre cœur.

 -Je vous le promets. D’ailleurs, laissez-moi vous lire la lettre que je compte envoyer à Harry : « Pour l’amour de Dieu, ne nous conduisez pas à Washington en juillet ce qui serait le pire des gestes inamicaux. Vous voudrez bien vous souvenir que nous souhaitions que la prochaine phase ait lieu à Londres. Si ce n’est pas possible, alors qu’au moins vous trouviez un hôtel agréable dans les montagnes rocheuses si vous voulez conserver votre troupe à une température raisonnablement supportable. » 

C’est le Queen Mary qui en juin 1944 transportera Les Keynes et nombre de délégués anglais ou étrangers vers New- York

  • Franklin, nous devons fixer le lieu de la conférence monétaire. Lord Keynes craint l’étouffoir de Washington et exige un lieu plus frais, dans nos montagnes, introduit Morgenthau.
  • Les caprices de sa Seigneurie me fatiguent. Mais bon… Pas question des Rocheuses, trop loin. Peut-être un trou perdu quelque part dans les Appalaches. Dans le New Hampshire, tenez, le fief de ce crétin de Charles Tobey qui ne cesse de m’asticoter au Sénat. Il a de l’influence et il serait bien capable de saborder le traité si nous ne lui offrions pas quelques satisfactions. […] Il faudra aussi l’associer à la Conférence, ce qui lui clouera définitivement le bec.
  • Nous allons donc chercher là-bas. Mais, es-tu sûr que Tobey abjurera son isolationnisme ?
  • Je sais ce que tu penses. Il est en plus un peu antisémite comme son copain Lindbergh. Raison de plus pour le neutraliser.
  • As-tu une idée du lieu qui satisferait cet aimable Sénateur ?
  • Je me souviens d’un séjour que j’ai fait autrefois au pied du Mount Washington. Il y avait là-bas un gigantesque hôtel assez luxueux, tenu par une demi-folle que tous les clients appelaient « Princesse ».
  • Te souviens-tu du nom de l’endroit ?
  • Je crois qu’on l’appelait Bretton Woods. 
Le Mount Washington Hotel
façade ouest
Le Mount Washington Hotel
façade est

8- L’étape Atlantic City, la « cité des plaisirs »

Le Claridge Hotel où se tient la conférence préparatoire. Les Keynes sont logés au 10° étage avec vue sur la mer
Atlantic City, dominé par le Claridge

Les délégués, parfois accompagnés de leurs épouses, sont immédiatement installés dans le train qui les conduit à Atlantic City, station balnéaire bien fréquentée mais à la réputation sulfureuse, calme le jour, surexcitée la nuit. […]

La « Cité des Plaisirs », fut longtemps une enclave mafieuse qui devait sa prospérité à la prohibition. Elle proposait du whisky, du vin, des femmes, de la musique et des machines à sous.

« Atlantic City doit à coup sûr être vu pour y croire » constate l’austère Robbins qui s’imaginait trouver un autre Brighton. Les vacanciers semblent bien peu se soucier de la guerre. Quand ils n’envahissent pas les casinos, ils déambulent sur la promenade, enlaidie de panneaux publicitaires et qui vantent des produits introuvables en Angleterre. Ils remplissent les baraques de hot dogs, s’agglutinent autour des carrioles tirées par des marchands de glace en blouse blanche et contemplent les voiliers qui colorent un horizon au-delà duquel des millions d’hommes se battent et meurent. […]

Les Keynes occupent un appartement au dixième étage d’où ils peuvent contempler l’Atlantique. Fort heureusement, le vent a tourné et emporté avec lui la fournaise qui avait accueilli l’été. Les seize délégations présentes à Atlantic City ne profiteront pas de la plage.

9- L’accueil de Bretton Woods

L’hôtel avait ouvert ses portes en 1902. Face à une foule curieuse et huppée, Stickney avait proclamé : « Regardez-moi, Messieurs, je suis le pauvre imbécile qui a construit cet éléphant blanc ».

Il profita peu de ses charmes puisqu’il disparut un an plus tard en laissant l’affaire à sa veuve, Carolyn Foster Stickney. L’héritière se remaria ensuite, avec le Prince Aymon de Faucigny-Lucinge et Coligny, un Français, dont la noblesse remontait aux croisades. Elle se fit alors appeler Princess Carolyn ce qui ne la protégea pas du deuil : son mari fut fauché à Verdun.

Maitresse des lieux, elle sut affronter la rivalité vestimentaire de ses riches clientes. Elle soignait ses apparitions, se parait de ses plus beaux bijoux et se costumait de robes élégantes et chères. Cachée derrière le rideau de son balcon qui fait face au grand escalier, elle surveillait la tenue de ses hôtes qui descendaient dîner avant de choisir la robe qui surpasserait toutes les autres. Ainsi parée, elle susciterait inéluctablement l’admiration des convives, sagement attablés dans la salle à manger et qui n’attendaient plus qu’elle pour être enfin servis Dès son apparition, les portes se refermaient pour ne se rouvrir qu’à son départ.

Si Princess Carolyn passait l’été à Mount Washington, en hiver elle se réchauffait au soleil provençal. Son lit et sa grande table ovale en bois d’érable la suivaient.

Joseph Stickney, le constructeur
Princesse Carolyn, l’héritière
La table attend la propriétaire des lieux depuis 85 ans… (photo de l’auteur)

Princess Carolyn meurt en 1936. On prétend que, depuis, son fantôme hante les lieux. D’ailleurs, aujourd’hui encore, on lui réserve une table, au cas où…

Les Keynes à leur arrivée
Enregistrement des délégués
Cérémonie de bienvenue dont l’attraction la plus plaisante est cet immense drapeau américain soulevé par une centaine d’employées, toutes habillées de la même blouse sombre, à peine égayée d’une collerette et d’une ceinture blanche.
Discours d’Henry Morgenthau Jr., Secrétaire au Trésor, Président de la Conférence :  « Les agressions économiques… n’ont pas d’autre progéniture que la guerre »

10- Les délégations

Parmi les 44 délégations, la britannique est la plus brillante à défaut d’être la plus nombreuse. Avec ses 27 membres, le pays n’a pas plus de représentants que l’URSS quand la Chine en a deux fois plus. Lord Keynes est certes l’économiste le plus prestigieux et ses livres sont traduits dans à peu près toutes les langues, mais il est bénévole et sans poste officiel dans l’administration de son pays. Lionel Robbins et Dennis Robertson pour être moins célèbres, n’en figurent pas moins parmi les économistes les plus reconnus de leur époque.

John Maynard Keynes. A sa droite Stepanov (URSS) et au fond, Pierre Mendès France.

Les deux délégués britanniques Lionel Robbins (à gauche) et Dennis Roberston (à droite) qui entourent Harry Dexter White

Henry Morgenthau Jr dirige la délégation américaine. Son adjoint officiel est son successeur presque désigné, Fred Vinson. Cet ancien joueur de base-ball converti au droit, ignore tout des questions économiques. Il ne se gêne pas pour chiquer pendant les réunions et harceler les secrétaires, notamment Henrietta Klotz la fidèle et attirante secrétaire de Morgenthau, grande amie des White. En plus de son penchant pour les cigares et les femmes, Vinson écluse avec aisance de grandes quantités de Bourbon.

Si Harry Dexter White ordonne le grand cirque de Bretton Wood, il n’est que délégué. Personne ne s’y trompe : ce sera lui le grand ordonnateur, le dompteur de ces grands fauves sortis des cages. Morgenthau n’est pas absent, mais comme arbitre ultime, juge de paix, rabibocheur des egos meurtris. Il s’en irritera parfois et opposera même, à l’occasion, une molle résistance.

Henry Morgenthau et Lord Keynes
Harry White et Lord Keynes
Les principaux délégués « politiques » américains. De gauche à droite :
Debout : Harry Dexter White, Fred M. Vinson, Dean Acheson (Département d’Etat), Edward E. Brown (banquier), Marriner S. Eccles, Jesse P. Wolcott.
Assis : Sénateur Robert F. Wagner, Brent Spence, Henry Morgenthau Jr., Sénateur Charles W. Tobey.

Mikhail Stepanov, sous-ministre du commerce international, dirige la délégation soviétique. C’est une potiche. Personne ne le connaissait avant et on l’oubliera vite après. Son second, Nikolai Chechulin est présenté comme le vice-Président de la Gosbank, la Banque centrale russe. Il est jeune, grand, séduisant et parle couramment anglais. Il a tout pour être ce qu’il est en effet, un agent du NKVD (nom de code, Koltsov).

La délégation devra suivre les débats et, surtout, rendre compte à Moscou, qui redoute les mauvaises influences. Emanuel Goldenweiser, le statisticien de la Federal Reserve, né en Russie, a bien compris que ses homologues soviétiques « devaient en découdre avec le peloton d’exécution d’un côté, et la langue anglaise de l’autre ».

Stepanov et Keynes
Lady Keynes en grande conversation avec Stepanov et des délégués russes (à gauche Chechulin)
Les délégués soviétiques supposés ne pas comprendre l’anglais en plein lecture du New York Times (Chechulin à droite)

Le Chinois Hsiang-hsi Kung, plus familièrement appelé « Daddy » Kung a derrière lui une carrière bien accomplie. Chrétien, soixante-quinzième descendant de Confucius, ce déraisonnable fumeur de Havane est un des hommes les plus puissants de Chine. Il fut Premier Ministre, ministre des Finances, gouverneur de la Banque centrale, membre du Comité Olympique International. Il peut donc se prévaloir d’une expérience qu’il compte bien mettre au service des « quatre familles » qui dominent le pays. La sienne, surtout.

Henry Morgenthau et H.H. Kung (Getty Images)
H.H. Kung avec Mr et Mrs Morgenthau
Lord Keynes et H. H. Kung

Roosevelt a en effet donné comme mandat impératif à Morgenthau de respecter le Big Four où la France n’est pas. Au-delà de la corne normande qui se libère, le pays reste occupé et les États-Unis contestent la légitimité du gouvernement d’Alger, la « soi-disant France libre » comme la désigne aimablement Cordell Hull. Le secrétaire d’État, qui hait de Gaulle, a pris soin d’indiquer dans l’invitation officielle « France (Comité français de Libération nationale) ».

Pierre Mendès-France dirige une troupe famélique : six délégués et huit secrétaires. Comme de Gaulle, il voit la Conférence comme un acte politique et sa principale mission est de défendre le rang de la France. Si le pays n’est pas rétabli, il ne doit pas être relégué. Pour le gouvernement provisoire, toutes les questions posées à Bretton Woods relèvent de la diplomatie. Mais faute d’avoir compris la suprématie du Trésor et la marginalisation du département d’État, le Général de Gaulle ne facilite pas la tâche de son délégué en lui a interdisant de marchander avec Morgenthau. Il n’aura pourtant pas d’autre choix !

Pierre Mendès France, chef de la délégation française

11- Les distractions

Dans la « Maison de singes » les bars, le night-club, les salons et les couloirs sont continuellement remplis, le jour, comme la nuit. Surtout la nuit. Malgré un travail réputé intense, le Mount Washington Hotel propose à ses hôtes de nombreuses facilités : piscine chauffée, terrasses et pelouses bien exposées, golf. Les délégués des petits pays négligés se sentent plus libres d’en profiter. Certains quittent parfois les réunions pour honorer la réservation d’un court de tennis.

Marriner Eccles Président du Federal Reserve System
La piscine extérieure du Mount Washington Hotel
Une certaine Mignon MacLean proposant un cours de danse à un délégué équatorien
La « cave » utilisée comme boîte de nuit

12- Les signatures

Les chefs de délégation quittent ensuite la salle à manger, traversent le corridor, longent le lobby et le grand escalier qui lui fait face et pénètrent dans la Gold Room, attenante au grand salon central. À coup sûr, le fantôme de Princess Carolyn les observe, comme elle observait de son vivant la tenue de ses riches clientes. Dans l’après-midi, les scouts avaient installé dans le petit salon la grande table ronde qui l’accompagnait dans tous ses voyages. C’est là que les délégués chancelants signent l’acte final de la Conférence. Un geste symbolique d’ailleurs puisqu’aucun n’a autorité pour le faire.

La table d’érable que Princess Carolyn emmenait avec elle dans tous ses voyages et où fut symboliquement signé l’accord de Bretton Woods (photo de l’auteur)
27 décembre 1945, signature officielle du « Traité » de Bretton Woods par 28 pays à Washington, au Département d’Etat. Il est signé par Fred Vinson, le successeur de Henry Morgenthau et par les ambassadeurs. Lord Halifax pour le Royaume-Uni, Henri Bonnet pour la France.

13- L’après Bretton Woods

Décembre 1945 : signature au Département d’Etat du prêt américain de 4 milliards de dollars négocié par Keynes. A sa gauche : Lord Halifax, le Secrétaire d’Etat James F. Byrnes, le Secrétaire au Trésor Fred Vinson. Derrière Byrnes son futur successeur, Dean Acheson (Getty Images)
Lord et Lady Keynes revenant de Washington le 17 décembre 1945. Keynes se rendra directement à la Chambre des Lords pour plaider en faveur de la signature de l’accord de prêt et, du même coup, la ratification du Traité de Bretton Woods.

14- Les adieux de Savannah

Pierre Mendès France et Lord Keynes à Savannah

Les Keynes feront leur 6° et dernier voyage pour se rendre à la Conférence de Savannah (8-22 mars 1946) qui met en place le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale.

Lord Keynes et Harry Dexter White à Savannah

Le 21 avril 1946, Keynes succombe à une ultime crise cardiaque dans sa maison de Tilton.

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