Bloomsbury

Mr Keynes et les extravagants

Le tome 1 « Les secrets de Bloomsbury » accessible au format papier dans toutes les bonnes librairies et sur les plateformes (FnacAmazon, Librinova, etc.). Egalement en e-book.

Tome 1 – Les secrets de Bloomsbury

On en parle :

« Se lit très, très bien. On découvre beaucoup de personnages » Christian Chavagneux (Alternatives économiques) sur BFM Business

« Bloomsbury, ce lieu propre et sans air, apprécié de la province anglaise »

E. M. Forster, Avec vue sur l’Arno

Chapitre 1 – De si improbables noces

Le 4 août 1925, l’économiste John Maynard Keynes épousait Lydia Lopokova, danseuse des Ballets russes.

Le mariage de Lydia Lopokova et de John Maynard Keynes

Les époux sont habillés comme tous les jours. Lydia, chapeau cloche bien enfoncé sur son crâne, a délaissé la robe blanche pour une jupe plissée à fines rayures que recouvre une tunique de jersey, façon Chanel, aux manches trop longues, et à l’encolure trop pudique. Maynard est vêtu d’un costume gris sombre et d’un gilet croisé qui abrite sa montre à gousset. Le photographe a demandé au marié de poser un pied sur la marche inférieure du perron pour que sa haute silhouette ne donne pas l’impression d’écraser la ballerine.

Chapitre 2 – Hyde Park Gate

Le groupe de Bloomsbury, auquel appartenait John Maynard Keynes, fut fondé en 1905 par les quatre enfants de Leslie et Julia Stephen: Vanessa (l’aînée), Thoby (le recruteur), Virginia (future Woolf) et Adrian. A la mort de leur père, ils décident de quitter la maison de leur enfance située à Londres, 22 Hyde Park Gate.

Cette demeure abrita une famille recomposée car leurs deux parents avaient été mariés une première fois. Aux quatre enfants Stephen s’ajoutent ainsi Laura Stephen et la fratrie Duckworth : Stella, Gerald et George.

Leslie Stephen et sa fille Virginia
(photo Charles Beresford)

le 22 février 1904 un patriarche sombre, le visage dissimulé par une épaisse barbe grise, achevait une vie que, de toute façon, il ne supportait plus. Pourtant, la plus fragile des enfants Stephen, Virginia, souffre de profonds regrets qui sont aussi d’incurables remords. A-t-elle suffisamment aimé ce père exigeant et difficile ?

La maison Stephen au 22, Hyde Park Gate
En 1945, un homme célèbre viendra vivre et terminer ses jours dans la maison d’en face, Winston Churchill
(2017, photo de l’auteur)

La maison du 22, Hyde Park Gate, est une bâtisse haute et étroite, coincée au fond d’une impasse. Leslie avait coiffé ses cinq étages d’un pignon georgien à volutes...

Il gagnait ainsi de l’espace pour loger les enfants et le personnel domestique juste assez nombreux pour se plier aux exigences du quartier : six employés dévoués à leurs maîtres. Cette domesticité acquise, la famille Stephen respectait les normes de l’aristocratie qu’elle côtoyait à Kensington et à Mayfair.

Sur Hyde Park Gate les vis-à-vis empêchent l’intimité et les cancans se nourrissent des gestes quotidiens des voisins épiés des fenêtres. À l’arrière, les bâtisses ne laissent d’espace que pour un jardin étriqué. Les arbres trop envahissants effleurent les carreaux et doivent être régulièrement taillés pour qu’un peu de la lumière du matin puisse pénétrer dans les pièces. L’impasse est trop huppée, outrageusement bien fréquentée et impitoyablement conventionnelle. C’est une voie étroite et sans issue, comme pourrait l’être la vie des jeunes Stephen s’ils ne s’en échappaient pas
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Harriet Missy Thakeray, première épouse de Leslie Stephen

Son père ne lui avait jamais montré les portraits de sa première épouse, Harriet Thackeray, la fille de Guillaume Makepeace Thackeray, auteur célèbre de « La Foire aux Vanités » et des « Mémoires de Barry Lindon ».

Elle savait que, sans que le couple n’y puisse rien, leur union fut tragique.

Harriet accoucha d’un enfant mort-né. Deux ans plus tard naquit Laura. Née avant-terme, elle fut sauvée de justesse. Mais cette victoire sur la mort ne fut qu’une trêve. Cinq ans plus tard, Harriet mourut d’une grossesse compliquée.


Laura Stephen,
la demi-soeur Stephen

Le sort s’était déjà trop acharné sur le pauvre Leslie pour qu’il puisse accepter d’autres malheurs. Il voulut longtemps croire que Laura serait belle et vive. Elle deviendrait la grande écrivaine qui perpétuerait la double tradition des Stephen et des Thackeray. Égaré dans son déni, il tarda à reconnaître une maladie que les médecins eux-mêmes ne surent pas nommer. Les plus indulgents désignèrent Laura par des mots aussi insupportables qu’ »arriérée », « idiote » ou « imbécile » avec des nuances que seule la science médicale prétendait connaître pour mieux dissimuler son ignorance. On désigna longtemps ainsi les enfants qui partageaient les symptômes de Laura dont nul ne connaissait l’origine. Naissance prématurée ? Mystérieuse affection ? Gènes familiaux ? Traumatismes dus à des abus sexuels ?

Julia Jackson
Princess Sabra Led to the Dragon par Edward Burne-Jones

Julia Prinsep Jackson, la seconde épouse de Leslie Stephen. Photographiée par sa tante Margaret Cameron

La photo de Julia ci-dessous fut envoyée par son auteur, Margaret Cameron, la tante de Julia (et donc la grand-tante de Virginia Woolf) à … Victor Hugo dans son exil de Guernesey qui la rangea dans son armoire de Hauteville-House. Plus


Photo de Julia par sa tante Margaret Cameron à Victor Hugo


Julia était née à Calcutta et son air imperceptiblement métissé devait sans doute quelque chose à un gène égaré.

Vanessa avait presque oublié le beau visage qui inspira les peintres. Elle le retrouve parfois sur les tableaux de Edward Burne-Jones. Mais elle préfère les photographies aux toiles bien vieillottes, aujourd’hui dispersées. Ne recherche-t-elle pas elle-même dans sa peinture une alternative à ce style victorien compassé ?

La fameuse photographe Julia Margaret Cameron, sa grand-tante, avait laissé de nombreux clichés qu’elle revoit avec plaisir et amusement. Sa mère lui avait souvent raconté les petites tortures qu’elle infligeait à ses nièces, condamnées à poser nues des heures entières, grimées en ridicules angelots aux ailes emplumées.

Les photos de Cameron surent pourtant merveilleusement capter la troublante émotion qui émanait de ce visage long et mince, de ces yeux étrangement gris et tristes, de ces lèvres harmonieusement découpées. Vanessa comprend que ce sourire à peine esquissé exprime une bouderie ou, peut-être, une tristesse. Elle aime cette ambivalence. Elle y retrouve la faiblesse et l’autorité de la mère qu’elle avait aimée.

Les yeux de Vanessa deviennent humides lorsque cette sœur d’un autre lit apparaît sur une photo. Mais il était dit qu’à Hyde Park Gate, le destin ne serait pas bienveillant avec les femmes. N’est-ce pas aussi pour cela qu’elle voulait fuir ? Trois mois seulement après ses noces, une péritonite emporta Stella. Son agonie reste un souvenir atroce. Après ce deuil, John Hills, le veuf inconsolable lui avait bien fait quelques avances mais sans perspectives, puisque la loi interdit aux veufs d’épouser leur belle-sœur.

Vanessa, Stella, Virginia

Elle avait aimé Stella cette demi-sœur, son aînée douce et attentive. Il lui est pénible et en même temps émouvant, de revoir cette photo où posent les trois filles de Julia. Les jeunes femmes se ressemblent tellement qu’elle peine à se reconnaître. Seules les différences d’âge et de taille permettent de rompre leur gémellité. Au centre, Stella, la plus grande, penche le visage vers elle mais semble ainsi oublier une Virginia au regard magnifiquement triste et égaré.

Les enfants de Julia et Leslie Stephen

Julia avait laissé sa beauté en héritage. Chez tous, ses enfants, filles et garçons, on retrouve les yeux intensément clairs et le visage élégamment ovale de leur mère. Les deux sœurs, savent que leur beauté les rendra désirables. Elles ignorent encore si elles en profiteront ou en souffriront.

Thoby Stephen (le « Goth »)
(photo Charles Beresrfort)

Adrian Stephen
(portrait de Duncan Grant)
Virginia Stephen
(photo Charles Beresford)
Vanessa Stephen
(photo Charles Beresford)

Diaporama sur Virginia Stephen (Woolf)

Chapitre 3 – Bloomsbury

En octobre 1904, les Stephen quittent Hyde Park Gate pour emménager au 46, Gordon Square dans le quartier de Bloomsbury, où, le jeudi soir, se réunissent les membres du groupe.

Ces lieux de bohème ne sont pas respectables. Les murs de ses maisons abritent, imagine-t-on, d’inavouables secrets. Si l’entourage du défunt Leslie comprend la volonté de ses enfants de fuir la funeste maison de Hyde Park Gate, « la maison de la mort » comme la désigne l’écrivain Henry James, un ami de la famille, ils s’indignent du choix de Bloomsbury. Les enfants de leur très cher ami ne risquent-ils pas de s’y perdre ?

46, Gordon Square aujoud’hui
Le trottoir est de Gordon Square aujourd’hui, occupé presque entièrement par l’Université de Londres

Sur la gauche de la façade, on accède à la porte d’entrée par quelques marches et un perron. Le couloir mène directement à l’escalier et laisse de côté la salle à manger. La façade est séparée de la rue par un soubassement relié à un escalier extérieur. Il dessert la cuisine, un cellier coincé sous le perron et des caves dissimulées sous le trottoir. Le bâtiment empile trois étages, chacun éclairé par trois fenêtres. En retrait, un grenier mansardé, invisible de la rue, coiffe le tout.

À Gordon Square, les maisons sont hautes et étroites. Les bâtisses s’alignent sagement et sans apprêts autour d’un petit parc. Le 46 est sans charme et son architecture, comme son agencement, obéissent aux règles georgiennes, allégées des habituelles colonnades.

Chapitre 4 – Les jeudis de Gordon Square

A partir de 1905, les Stephen réunissent le groupe le jeudi soir. Keynes, nommé à l’Indian Office, les rejoint ainsi que Duncan Grant et Roger Fry.

L’introduction la plus fréquente aux brillantes conversations du jeudi soir est le silence. Il revient souvent à Vanessa ou à Virginia de lancer quelques phrases plus ou moins creuses, dans le seul espoir qu’un invité rebondisse sur un mot ou sur une expression. Des termes aussi banals que  » beauté « ,  » bien  » ou  » réalité  » éveillent alors l’intérêt d’un participant qui s’interrogera sur la signification profonde du terme. Les brillants esprits de Gordon Square creuseront ensuite jusqu’à l’os des mots ordinaires dont le sens profond échapperait au commun des mortels. La discussion une fois lancée, se prolongera alors jusqu’au petit matin.

Clive Bell
critique d’art, épouse Vanessa Stephen en 1907

Si la fortune de sa famille trouve son origine dans les mines de charbon galloises plutôt que dans les champs, il pourrait passer pour un hobereau tout juste revenu d’une chasse au renard.

Sa culture et son humour rachètent un physique ingrat. Il étire un long spectre qui ne sait que faire de ses membres virevoltants. Sa voix est aiguë, pédante et lassante.

Lytton Strachey
Ecrivain. Il fut l’amant de Keynes
Leonard Woolf
Essayiste. En 1912 il épouse Virginia

Leonard Woolf est juif ce qui est en soi une transgression. Ils sont mal vus à Kensington sauf, peut-être, quand ils sont banquiers. Et encore !

Il n’entre dans les conversations que tard dans la nuit quand les participants fatigués et irritables, se crispent sur une question philosophique. Le reste du temps, il se tait.

Saxon Sidney-Turner
haut fonctionnaire

Entre ses voyages, E. M. Forster devient un membre assidu. Il écrit quelques romans qui prônent la perméabilité des classes sociales par le sexe, entre garçons, bien sûr, ce qui complique la publication de ses écrits.

Maynard se trouve laid… Son austère moustache dissimule mal des lèvres qu’il trouve trop épaisses. Au collège, son long nez lui avait valu le surnom de Snout. Pour séduire, il choisit d’apprivoiser son intelligence. Par chance, ses yeux clairs savent la faire pétiller.

John Maynard Keynes
Economiste (entre autres)
Duncan Grant
Peintre. Amant de Keynes puis compagnon de Vanessa

Le charmant jeune homme qui a définitivement choisi la légèreté accepte de subir sans rechigner le pédantisme du groupe. Le loustic rafraîchit Bloomsbury qui apprécie l’esprit et peine dans la farce et la fantaisie.

Clive introduit le peintre et critique d’art Roger Fry. Plus âgé que les autres, sa culture et son expérience fascinent le groupe. C’est un bel homme et les deux sœurs, ne restent pas insensibles à son charme.

Roger Fry
Peintre et critique d’art, un temps amant de Vanessa.

Keynes et Duncan Grant

Duncan Grant et Maynard Keynes
Keynes par Duncan Grant

Keynes cherchait un peintre pour le portraiturer. Lytton avait pris bien des risques en lui recommandant Duncan. Pourtant, il connaît bien son ami. Ensemble ou séparés, ils ont multiplié les aventures furtives avec des inconnus rencontrés dans les musées, les bains et les parcs. Paris était, après Londres, leur terrain de chasse préféré …Duncan s’acquitte fort bien de sa tâche en donnant à son modèle le visage sérieux de l’intellectuel au travail qu’il adoucit d’un sourire non dénué de malice. Inévitablement, Maynard tombe amoureux de Duncan que Lytton persiste à désirer. Le premier remporte la bataille et les deux hommes se brouillent.

Chapitre 5 – Transgressions

Le canular du Dreadnought avec Adrian et Virginia Stephen (pas encore Woolf) et Duncan Grant

Ils improvisent un langage des plus fantaisistes dont certains termes ne s’évaporeront pas. Ils lâchent ainsi le fameux « bunga bunga » dont la signification restera, jusqu’à nos jours, à la discrétion de ses utilisateurs.

Ils avaient ainsi envoyé au HMS Dreadnought, fringant navire de guerre et fleuron de la Royal Navy, un message indûment officiel annonçant la visite du Prince Makalen, soi-disant souverain de la soi-disant Abyssinie. La participation de Virginia à cette bouffonnerie n’était pas acquise. Mais ni sa fragilité ni même sa timidité n’interdisaient d’inattendues audaces. Elle se joint donc à la petite bande qui, le 10 février 1910, arrive déguisée et grimée à la gare de Paddington pour se rendre à Weymouth où le HMS Dreadnought est amarré. Deux des participants sont néanmoins revêtus d’une tenue classique, l’un coiffé d’un haut-de-forme, l’autre d’un chapeau melon. Horace est ainsi le représentant du Foreign Office et Adrian l’interprète. Le reste de la troupe, Virginia comme les autres, est enturbanné, la peau noircie au cirage et le bas du visage dissimulé par des barbes postiches.

La délégation est accueillie par une garde d’honneur, mais les officiers, qui ignorent le pays d’où le Prince est censé venir, ne dénichent que le drapeau de Zanzibar. L’Abyssinie venait pourtant d’être portée au rang d’Empire par le grand Menelik II mais cet évènement avait échappé à la Royal Navy et tout autant, sans doute, aux blagueurs, séduits par un nom qui avait la sonorité d’un pays imaginaire.

Lady Ottoline Morrel

[Lady Ottoline] rêve de devenir l’amie des plus grands intellectuels de son temps et, à l’occasion, leur amante. Elle aime autant les hommes que les femmes et met dans son lit aussi bien le philosophe Bertrand Russel, qui en est fou, que la peintre Dora Carrington ou Dorothy Bussy, une sœur de Lytton. On dit qu’elle inspira des personnages à quelques-uns de ses amis écrivains : D.H. Lawrence, Aldous Huxley et même, plus tard, Graham Greene.


Elle est donc de Bloomsbury avant même Bloomsbury. Elle en sera ainsi l’amie sans vraiment en être. Indépassable en excentricité, elle n’en partage pas tous les dons. Les méchantes langues, comme Lytton ou Virginia, en font un sujet de moquerie fort apprécié. On la méprise ce qu’il faut, mais nul ne saurait refuser ses services.


En 1910, [Lady Ottoline] aide son ancien amant, Roger Fry à organiser une exposition Manet et les post-impressionnistes qui fait découvrir au public anglais Cézanne, Gauguin et van Gogh. On y voit même quelques œuvres de Picasso, Matisse ou Derain. Mal reçue par la critique, l’exposition est une révélation pour les artistes de Bloomsbury et tout particulièrement pour Nessa et Duncan, qui peinent encore à s’affranchir de l’académisme.

Fry renouvelle l’expérience deux ans plus tard puis fonde avec ses amis peintres l’atelier Omega Workshops avec la ferme volonté de renouveler l’art décoratif. La lettre grecque stylisée devient la signature du groupe. Ils peignent des assiettes, des tables, des commodes et conço
ivent de nouveaux types de meubles.

Affiche pour l’exposition organisée par Roger Fry


Le mariage de Virginia Stephen et de Leonard Woolf

Virginia avait auparavant refusé les avances de Clive Bell et de Roger Fry, laissés à Nessa, non sans rancœur. D’autres hommes brillants, attirés par sa beauté et son intelligence, l’auraient bien épousé, mais elle n’était pas mûre. Même Lytton avait tergiversé avant d’encourager son ami Leonard à se déclarer : « Tu dois épouser Virginia…Elle est la seule femme au monde qui ait suffisamment de cervelle ».
La jeune femme a maintenant passé la trentaine. Elle s’inquiète d’une solitude qui la perdrait. Si elle a beaucoup écrit, elle n’a rien publié d’autre que quelques critiques dans des revues confidentielles. Son premier livre reste à venir. Elle accepte la proposition de mariage du grand, du maigre et de l’austère Leonard. Qui d’autre qu’un dépressif pourrait endiguer le flot de ses pulsions morbides ? En 1912, elle épouse donc son « Juif sans le sou » et entame avec le bon Leonard un long compagnonnage, infécond, presque platonique et qui sera, bien plus tard, déclaré heureux à titre posthume.


À l’occasion d’une promenade le long d’une rivière, l’Ouse, le couple découvre la maison d’Asheham, située près du petit village de Beddingham, sur la route qui mène de Lewes à Newhaven. À partir de 1912, elle devient la maison de vacances des Woolf qui accueillera les Bell, Maynard et tout Bloomsbury. La façade aux hautes fenêtres, de style Regency-Gothic, est « plate, pâle, sereine et crépie en jaune ». C’est une maison campagnarde qui oblige à puiser l’eau dans le puits. On s’y éclaire avec des lampes à pétrole.
Tout le village savait, mais personne ne leur avait dit, que cette bâtisse, adossée à un bois sombre et touffu, cernée d’arbres centenaires au branchage tourmenté, abritait aussi des fantômes qui se plairont à cohabiter avec les chimères de Virginia.

Asheham House, la maison « hantée » des Woolf
Vanessa (« Nessa ») Bell
Duncan Grant

C’est en larmes que Nessa confie à sa sœur sa rupture avec Roger Fry et sa liaison avec Duncan Grant. Virginia est stupéfaite. Pour avoir abrité le peintre, elle sait tout de ses préférences pour les hommes.

Une figure géométrique étrange se dessine alors. Le très gourmand Duncan, qui n’a pas renoncé à ses amants, aime à la fois Nessa et David « Bunny » Garnett, jeune homme charmant qui étudie la biologie et se voit écrivain. Il doit son surnom, ridicule bien qu’assumé, au manteau en peau de lapin qu’il portait enfant. Si sa mère prit goût aux fourrures en traduisant les grands écrivains russes, elle n’avait pas les moyens d’offrir à son fils unique un paletot en vison ou en renard blanc. Elle se rabattit donc sur la peau de lapin.

Chapitre 6 – Charleston

Les objecteurs de conscience ont préféré les champs à la prison mais doivent quitter Londres pour la campagne … Vanessa s’installe à Wissett Lodge, dans le Suffolk, pour rejoindre Duncan et Bunny qui cultivent les framboises dans une ferme qui appartient à la famille Grant. Par malchance, l’Angleterre a moins besoin de confitures que de pain. Le fruit est bien trop superflu pour revendiquer une quelconque contribution à l’effort de guerre. L’administration menace les objecteurs.
Virginia se charge de prospecter le voisinage d’Asheham et déniche, quelques miles plus loin, une maison disponible et un fermier qui manque de bras. La propriété appartient au jeune Lord Henry Gage, sixième vicomte de Firle. Il ne sait que faire de la maison. L’affaire est vite conclue, il loue le cottage.

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Charleston aujourd’hui
Charleston avant l’arrivée de Vanessa en 1916 (Charleston Trust)

Au début du mois d’octobre 1916, un taxi arrive à Charleston. Il transporte Vanessa, ses deux enfants, Julian et Quentin, une nurse, une femme de chambre, une cuisinière, Duncan, Bunny ainsi que le chien, Henry…
Charleston est isolé dans la campagne et n’a qu’une ferme pour voisinage.
La demeure est rustique, modeste et sans confort. Elle est dépourvue d’électricité, de téléphone et de chauffage central. Seule la baignoire est alimentée d’eau, évidemment froide. La maison comprend un étage avec quatre vastes chambres auparavant colonisées par une meute d’animaux domestiques. Au-dessus, un grenier pourrait accueillir l’atelier de Vanessa. Au rez-de-chaussée, les plafonds bas de la salle à manger et de l’étroite cuisine favorisent l’intimité et économisent le chauffage. Quelques pièces s’alignent jusqu’à un vaste poulailler guigné par Duncan qui compte bien en faire son antre. Devant la façade, orientée à l’Est, un grand saule pleureur trempe ses branches dans un étang bordé d’arbustes chétifs. Au-dessus un verger disperse ses fruitiers sans ordre. Il se prolonge par un vaste jardin bordé d’un mur, qui enclot un potager et une fontaine.

Keynes à Charleston (par Duncan Grant)
Duncan et Maynard à Charleston (Charleston trust)

La guerre a vidé Londres et Maynard s’ennuie. Il passe ses week-ends et ses congés à Charleston pour retrouver Duncan et Nessa. Il fuit l’angoissante solitude d’une ville désertée pour goûter aux charmes de la campagne anglaise.

En homme organisé, il respecte un certain rituel. À son arrivée à Charleston, il dépose la dernière édition de l’Evening Standard sur l’étagère de l’entrée où se rangent les lampes à pétrole et les chandeliers. Puis il glisse soigneusement, sous le portemanteau sa serviette estampillée Treasury remplie de documents qu’il travaillera dans la nuit. Julian et Quentin le soupçonnent d’ailleurs d’être un espion qui ferait de ses séjours à Charleston une couverture pour transmettre des informations à une quelconque puissance étrangère. Ils espèrent que ce n’est pas l’Allemagne.

Vanessa et ses fils Julian et Quentin

Sa main serre alors celle de Nessa, trop fort pour que ce geste ne soit qu’amical, peut-être pas assez encore pour qu’il soit amoureux. Elle écoute avec friandise les anecdotes magnifiées par sa volonté de séduire. Mais pour l’un, comme pour l’autre, se conquérir, c’est aussi s’attacher l’infidèle Duncan.

Vanessa et Angelica

À Charleston, Vanessa donne naissance à Angelica le jour même du premier Noël d’après-guerre. Au même moment, Maynard, prenait tranquillement le thé chez les Woolf à Asheham en compagnie d’un Duncan, inhabituellement préoccupé.

Le père du nouveau-né est Clive Bell car, même chez les Bloomsburies, le mariage fait foi. Mais il est bien placé pour savoir qu’il ne peut être le géniteur car cela fait longtemps maintenant qu’il ignore sa femme. Nessa avait convaincu Duncan de lui faire un nouvel enfant. Le vrai père, c’est lui.

Virginia Woolf avec sa nièce Angelica

Chapitre 7- La paix carthaginoise
(la conférence de la paix à Paris)

L’Hôtel Majestic, avenue Kléber

Au sein d’une délégation britannique de quatre cents personnes, Keynes représente le Trésor.

L’Hôtel Majestic accueille les Anglais.

Pour mieux se préserver des poisons, la cuisine est confiée à des Britanniques et les plats sont immangeables. Le champagne acheté à grands frais est calamiteux. À la décharge des cuistots, Paris manque de tout : viande, légumes, fruits et bon vin.

Dans les services moins stratégiques, c’est un personnel cosmopolite qui s’affaire. Un jeune annamite, qui prendra plus tard le nom de Ho Chi Minh, est plongeur. Au lobby, on croise parfois Jean Cocteau et Marcel Proust. La réputation des jeunes fonctionnaires anglais n’est plus à faire et le Majestic leur apparaît comme un terrain de chasse prometteur.

Mais aussi luxueux soit-il, le palace s’est assoupi pendant la guerre et peine à accueillir une telle noria de personnalités. Les chambres sont trop froides, puis trop chaudes. Les lits se remplissent de punaises et la plomberie fuit. De plus, par malchance, la grippe espagnole a transformé les étages supérieurs en hôpital.

Harold Nicolson, diplomate, écrivain, homme politique, jardinier
Vita Sackville-West, écrivaine et jardinière

Comme parfois il s’ennuie, il accepte l’invitation de l’aimable Harold Nicolson qui, pour le Foreign Office, négocie les frontières de la Tchécoslovaquie. C’est à l’hôtel Lutetia qui héberge la délégation de ce pays en construction, qu’il fait la connaissance de l’épouse du diplomate, la fameuse et sulfureuse Vita Sackville-West.

La dame alimente alors les ragots mondains. N’aurait-elle pas fui le domicile conjugal pour vivre des amours inconvenantes avec Violet Keppel, fiancée à un officier des Horse-Guards, Denys Trefusis. Vita se serait reprise mais, si on en croyait la rumeur, elle n’aurait pas renoncé à sa relation scandaleuse.

La jeune femme est un échalas. Grande et fluette, elle a choisi ce soir-là de s’attifer d’un large chapeau de Cordoue pour exposer des origines espagnoles pourtant bien lointaines. La jeune femme pourrait sans effort se faire passer pour un jeune homme ce qu’elle fait d’ailleurs pour voyager plus tranquillement avec Violet. Maynard ne saurait dire si cette androgyne est belle ou laide ; parfois son regard s’illumine, à d’autres moments, il se ternit. »

« C’est un vieux politicien rusé et roublard qui sait tirer les bonnes ficelles. Ses mains sont toujours recouvertes de gants en daim ce qui, j’imagine, doit lui procurer une sensation agréable quand il lisse son épaisse moustache. Je devrais essayer. »

« Le contraire de Clémenceau. Un politicien naïf qui se laisse duper sans résistance. Il oublie le contenu de ses dossiers si tant est qu’il les ait étudiés. Autant le Français saisit à la volée les moindres occasions, autant l’Américain a l’esprit lent et dérape quand il tente de contourner les obstacles. Il ne comprend pas immédiatement ce que les autres lui disent. Il ne trouve jamais la bonne réplique. Il n’a aucune rigueur intellectuelle. « 

« Keynes’ bedroom » à Charleston telle qu’elle est aujourd’hui ouverte au public

Et c’est durant l’été 1919, à Charleston, dans la chambre même où, quelques mois plus tôt, était née Angelica, que Maynard rédige sa diatribe contre la « paix carthaginoise » de Versailles.

Les conséquences économiques de la paix est son premier grand livre. Il l’écrit en contemplant la vue de sa fenêtre. Il se surprend parfois à observer le reflet des arbres sur l’étang. Il prend le temps de suivre les circonvolutions du pinceau de Nessa qui a installé son chevalet dans la cour. Il compare ses couleurs à celles du paysage qu’elle peint et apprécie les nuances. Les rires et les cris de Julian et de Quentin ne le gênent pas, ni les pleurs d’Angelica.

C’est la première fois qu’un livre aborde la question de la guerre et de la paix sous un angle économique plutôt que militaire ou diplomatique. Les réparations imposées à l’Allemagne sont « un des actes les plus graves de folie politique dont nos hommes d’État n’aient jamais été responsables ».

Le livre, traduit en vingt langues, vaut à Keynes célébrité et fortune. En une année, cent mille exemplaires sont vendus alors que les tirages des premiers romans de Virginia n’atteignent pas le millier. Le publiciste au style élégant est aussi un habile financier. Il saura faire fructifier le pactole.

Le brûlot le rachète auprès des Bloomsburies qui, en dehors de Leonard, n’entendent pas grand-chose à la politique et, moins encore, à l’économie. Ils applaudissent au scandale et à l’opprobre des bellicistes. Lytton, avec une nouvelle espièglerie d’une trop prévisible lourdeur, déclare « avoir avalé d’une gorgée » la lecture de l’essai.


L’édition américaine
Signature du Traité de Versailles le 28 juin 2019

Chapitre 8 – Lydia Lopokova

Lydia a neuf ans lorsqu’elle rejoint ses aînés à l’école des ballets impériaux fondée cinquante ans plus tôt par Petipa. Le vieux chorégraphe veille toujours sur son œuvre, mais la direction est maintenant confiée à un danseur moderniste, Michael Fokine.

L’enfant partage l’ambition de son père : elle sera la plus belle et la plus angélique de toutes les danseuses du Mariinsky. Elle enrichit sa grande agilité d’un visage de chérubin qui n’est pas donné à toutes.

Lydia Lopokova en 1910

Elle accepte toutes les tortures physiques, toutes les humiliations, tous les harcèlements. Elle subit avec enthousiasme la stricte discipline de la danse et la tyrannie de son professeur, Enrico Cecchetti, un italien, bon danseur, chorégraphe inspiré et maître impitoyable. Il maltraite les élèves les plus doués pour leur faire rejoindre le sommet. Lydia est une de ses proies, ce qui la rassure sur ses dons et la conforte dans ses ambitions. Le maître ne la place-t-il pas ainsi au même rang que Tamara Karsavina et Vaslav Nijinski, de quelques années seulement plus âgés qu’elle ? »

Le Tsar avait autrefois fait appel au chorégraphe français, Marius Petipa, pour imaginer des ballets « à la russe » longs et sophistiqués. La danse ne serait plus un simple divertissement d’entracte. En cette fin de siècle, le théâtre impérial Mariinsky expose au Monde ses audaces. Il sollicite les compositeurs et façonne ses étoiles.


Les étoiles de Saint-Petersbourg et du Mariinsky

Enrico Cecchetti, danseur, chorégraphe et professeur
Michael Fokine en Arlequin. Danseur, chorégraphe
Anna Pavlova dans la mort du cygne
Tamara Karsavina en Colombine

Vaslav Nijinsky in Scheherazade, ~1910
Nijinski dans Shéhérazade

Et puis [Lydia] rencontre la personne la plus fascinante et la plus dangereuse de Saint-Pétersbourg.

Serge Diaghilev est un compositeur raté et un chorégraphe médiocre. Il est aussi de ces hommes d’affaires entreprenants qui maîtrisent l’art de ruiner les autres et, pire encore, de se ruiner soi-même. Il a pourtant fini par trouver sa voie. Il sera un producteur de spectacles aussi improbable que visionnaire. Il saura attirer à lui les meilleurs.

Il voit dans l’Europe occidentale, avide de liberté et de nouveauté, un marché très prometteur pour des expressions audacieuses qui associeraient le ballet à la peinture, à la littérature ou à l’art dramatique. Il s’associera donc à tout ce que l’Europe compte d’artistes audacieux quitte à déclencher des scandales qui attireront les curieux et renfloueront ses finances.

À sa façon, Diaghilev est donc un génie.

Serge Diaghilev, impresario des Ballets russes
Affiche de la tournée à laquelle participa Lydia

Diaghilev était tombé sous le charme de cette si jeune danseuse aux talents inattendus et prometteurs. Par chance, ses deux danseuses vedettes, Anna Pavlova et Tamara Karsavina, se font attendre, retenues par d’autres engagements. Fokine estime que Lydia est suffisamment mûre pour remplacer les deux étoiles. Dans Carnaval, elle sera Colombine et Nijinski, Harlequin.
De Berlin à Paris, son expression et son sourire impressionnent. Homme d’affaires clairvoyant qui sait tirer les ficelles de la popularité, Diaghilev délivre à la presse le cliché de l’enfant prodige. Il la rajeunit d’un an et tout Parisien se devra d’aller admirer « la précoce » comme la surnomment les journaux. Elle fait presque autant vendre de billets que ses aînés Nijinski, Pavlova ou Karsavina, mais c’est à cette dernière qu’échoit l’Oiseau de feu, que crée Diaghilev à l’Opéra de Paris. Le ballet de Stravinsky est un immense succès. Par chance, un autre contrat attend Karsavina et c’est Lydia qui la remplace. Tout Paris se précipite.

Lydia (Colombine) et Nijinski (Harlequin) dans Parade (1910)

Lydia quitte les Ballets Russes pour des tournées aux Etats-Unis

Lydia en 1915
Heywood Broun, journaliste et « fiancé américain » de Lydia

Le critique Heywood Broun assiste à sa prestation dans The Antick. Les lecteurs du New York Tribune dotés d’une certaine sensibilité comprennent vite qu’il est tombé amoureux de la ballerine. N’avoue-t-il pas manquer d’épithètes et de superlatifs pour rendre compte du charme infini de l’artiste. Elle « caracolait, dansait, cabriolait de telle sorte qu’elle ne touchait jamais la scène ». Si le bohème et tumultueux Heywood Broun n’est plus un perdreau, il se comporte comme tel. Il la couvre d’attentions amoureuses, faites de compliments, de fleurs et de restaurants chics.

Elle est à peine plus jeune que lui. Mais autant son physique de jeune slave aux traits éclatants la rajeunit, autant le visage grossier de son soupirant le vieillit. Une tignasse brune assombrit son visage. Sa voix douce et entraînante est immédiatement démentie par un corps massif qui semble près d’écraser la fluette ballerine.

Retour à Diaghilev

 Lydia Lopokova et Stanislas Idzikowski
Le Carnaval (1916)



Lydia dans l’Oiseau de Feu (1916)
Lydia dans le rôle de Mariuccia, Les femmes de bonne humeur, Rome, 1917
Lydia en 1916

À Rome, Lydia se voit confier par Diaghilev le rôle de la servante Mariuccia dans Les femmes de bonne humeur. Massine introduit une danse aux pas plus saccadés et au corps plus déhanché que ne l’autorisent les codes du ballet traditionnel. Malgré la douleur physique imposée par ces audaces, elle s’épanouit car elle peut exprimer tous ses talents comiques. Elle s’attache à ce rôle de femme moderne et délicieuse, maîtresse de son destin.
Elle se lie d’amitié avec Pablo Picasso qui, flanqué de Jean Cocteau, est venu dans la capitale italienne préparer le prochain spectacle de Massine, Parade. Il la trouve ravissante et inspirante et ne résiste pas au plaisir de la croquer dans des esquisses tracées à l’encre verte. Le peintre et la danseuse se séduisent mais ne seront qu’amis. Igor Stravinsky, son amant et Randolfo Barrochi, son mari, sont à Rome au même moment et tromper les deux à la fois n’aurait pas favorisé l’apaisement qu’elle recherche.

Lydia Lopokova dans Petroushka 1919


Le rideau de scène de Parade (conservé au centre Pompidou).
Lydia est l’acrobate sur le cheval ailé (1917)
Massine et Lydia dessinés par Picasso
Massine et Lydia dans Parade, 1917
The art of Lydia Lopokova, 1920
Lydia est la première danseuse à qui l’éditeur Cyril Beaumont consacre un livre illustré par Picasso

Grâce à Lady Ottoline, la troupe est engagée au Coliseum et le rôle de Mariuccia impose Lydia au public qui ne la connaissait pas encore. Le critique Cyril Beaumont, écrit qu’elle danse « avec sa tête, ses yeux, ses épaules et même avec ses lèvres ». Sous le charme, il lui consacre un livre qu’il fera illustrer par Picasso.

Lydia par Picasso
Lydia et Massine dans la Boutique Fantasque,
Londres juin 1919

Un bloomsburien reste pourtant réticent : Maynard. Il n’apprécie pas cette Mariuccia qui attire le public. Féroce, comme il sait l’être, il confie à ses amis qu’elle n’est qu’« une piètre danseuse avec un trop gros cul ».
Ses mauvaises humeurs sont souvent injustes. Peut-être a-t-il reçu ce jour-là de mauvaises nouvelles de la Bourse. Quelques semaines plus tard, il rejoint pourtant la cohorte des admirateurs. Il l’a revue et apprécie maintenant sa légèreté et les expressions de son visage. Grâce à la complicité de Duncan, qui dessine les costumes de son prochain spectacle, il la rencontre dans sa loge. Il s’étonne de son aisance et de sa simplicité. Elle est « nature » comme aucune anglaise ne saurait jamais l’être. Elle l’invite même à pincer sa jambe pour apprécier sa musculature ce qu’il « fait très timidement ».
Il est conquis, mais hésite à le reconnaître.

Lydia, 1918
Lydia, 1920
Lydia en studio avec son costume de La Boutique Fantasque (1922)

Chapitre 9 – Entre-soi

En 1919, les Woolf abandonnent Asheham pour une petite maison, achetée pour presque rien, à peine sept cents livres. Elle est située au bout de la rue principale du village de Rodmell, à quelques miles seulement de Charleston. Monk’s House, la bien nommée « Maison du moine » est « une maison sans prétention, longue et basse, une maison aux nombreuses portes dont un côté fait face à la rue de Rodmell ». Elle ne connaît ni l’isolement de Charleston, ni les spectres monstrueux d’Asheham. Au Sud, un petit chemin longe le mur du jardin. Il mène à l’école et à la vieille église, « le soir, la jeunesse du village vient y jouer au cricket ».



Rodmell, Monk’s House en 1919 (National Trust)
Rodmell, Monk’s House en 1919 (National Trust)

Le terrain est assez grand pour proposer une pelouse, des massifs, des arbres d’ornement, un verger et un potager. Il domine la maison comme s’il devait un jour l’écraser. La vue s’ouvre à l’Est. Elle est belle et dégagée. Si, le clocher de St Peter entaille la perspective, au-delà, les champs et les prairies alternent les couleurs. Ils s’étendent suffisamment loin pour dégager la chaîne des Downs aux pentes blanchies par la craie.

Le couple a même voulu orner l’autel de St Peter de lys blancs, connus depuis l’antiquité pour apaiser les souffrances du deuil. Peut-être qu’ainsi, en dépit de leur impiété, l’église l’exorcisera de ses démons. « Peut-on croire à l’enfer quand on ne croit pas au ciel ? » demande Nessa à Duncan quand, accroupis ensemble sur les pierres froides du sol, ils ornent l’église de leurs fleurs bienveillantes. « Peut-être, qui sait ? » lui répond Duncan en ajoutant « après tout tant de gens croient au ciel en ignorant l’enfer, pourquoi l’inverse ne serait-il pas possible ? »

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Virginia & Vita

Virginia Woolf et Vita Sackville-West
Knoll, le château des Sackville (2017, photo de l’auteur)

Vita Sackville-West était enfin parvenue à rencontrer Virginia et même à la séduire. Alors que Keynes, rencontré à la Conférence de Paris, s’était révélé inefficace pour arranger une rencontre, quelques œillades avaient suffi à convaincre Clive Bell de l’introduire auprès de sa belle-sœur… Vita accueillait quelquefois son amie dans l’immense château de son père, le troisième baron Sackville. Cet invraisemblable château de Knole inspirait Virginia. Elle redoutait ces visites mais les attendait tout autant. C’était un labyrinthe fascinant et angoissant, qui faisait de ses invitées ses prisonnières. Vita aimait la voir s’y égarer car elle lui devenait alors indispensable. Elle seule pouvait la secourir et l’apaiser.

Barbara Hiles
(derrière elle Sidney Saxon-Turner)

Au seuil des années vingt, [Keynes] peut envisager une liaison durable et approche même quelques femmes. Il est attiré par une étudiante en art, Barbara Hiles, qui travaille à Hogarth Press. Il l’a rencontrée à Charleston où elle vient souvent planter sa tente sur la pelouse. Faute de sollicitations de sa part, la jeune femme se rabat sur Saxon Sidney-Turner, qui se dérobe, puis sur Nick Bagenal, un botaniste rendu célèbre par son livre savant sur la taille des arbres fruitiers.

Princesse Elizabeth Bibesco née Asquith

De son côté, Elizabeth, la fille de son ami Lord Asquith, n’avait pas tardé à réaliser son rêve de petite fille en devenant Princesse. Elle épousa Antoine Bibesco, ami de Proust mais, en l’occurrence, dernier descendant de l’hospodar de Valachie ce qui, semble-t-il, justifiait le titre de Prince. Comme le mariage n’altéra en rien l’attirance de la jeune femme pour les hommes mûrs et célèbres, elle tenta de séduire Maynard. Mais il ne voulut pas risquer de se mettre à dos Lord et Lady Asquith pour une liaison sans perspective. L’ancien Premier ministre ne lui avait-il pas autrefois ouvert les portes de Whitehall ?

Chapitre 10 – Jalousies

Lydia dans La belle au bois dormant , Londres, 1921

En déshérence à New York, Lydia ne demande pas mieux que de revenir, une fois de plus, auprès de l’inévitable « Big Serge ». Peut-être lui pardonnera-t-il ? Elle le rejoint à Madrid en avril 1921. Son mentor est sans rancune et, surtout, en manque de ballerine. Une fois de plus, il l’embauche…

En novembre 1921, les représentations de La Belle au bois dormant données à l’Alhambra sont un semi-échec. Une nouvelle fois, la situation financière des Ballets russes tourne à la catastrophe…


Si La Belle au bois dormant laisse des places vides, un admirateur passionné assiste à toutes les représentations. Cet intérêt de Maynard aurait certainement moins étonné si sa toquade s’était portée sur quelque jeune danseur. Mais il ne vient que pour Lydia
.

Le vieux maitre de Lydia, Enrico Cecchetti, Fée Carabosse dans La Belle au bois dormant

La relation avec Lydia est inattendue et c’est aussi pour cela qu’elle a lieu. Sa simplicité, sa gaieté, son humour et sa maîtrise très originale de l’anglais charment un Maynard lassé de la langue affrétée de ses amis. Il retrouve la candeur et la fraîcheur qu’il avait autrefois aimées chez Duncan. Car l’anticonformisme de Bloomsbury cache un snobisme trop pesant. L’aimer c’est se rebeller contre sa famille intellectuelle, profondément aimée, parfois affligeante, atrocement étouffante. Il s’y complaît, à condition d’en ouvrir les fenêtres et laisser pénétrer des senteurs nouvelles. C’est avec elle que le professeur, le publiciste, le boursicoteur, l’homme d’État, le collectionneur, le mécène, prendra toute sa dimension.

Lydia & Maynard dans les années 1920
Couverture du livre reprenant la correspondance entre Lydia & Maynard

Vanessa se veut la matriarche d’une famille qui déborde le traditionnel triangle amoureux des vaudevilles parisiens. Elle doit préserver ses enfants d’un chaos moral qu’elle contrôle mal. Elle est possessive avec ses enfants, comme elle l’est avec ses amis, mais elle s’arrange pour ne pas le paraître. Elle défend leur liberté, mais s’arrange pour qu’ils n’en profitent pas.

Elle ne peut accueillir Lydia sans défiance. Quand elle fait irruption dans son intimité, Julian et Quentin entrent dans l’adolescence. Angelica n’a que quatre ans. Chaque fois que nécessaire, elle feint d’être encore mariée à Clive. Elle l’accompagne chez sa belle-famille, à Cleeve House. Angelica croit rendre visite à sa grand-mère elle-même convaincue de recevoir sa petite-fille. Par ce secret, elle pense protéger sa fille mais elle ne fait que l’exposer davantage.

Et c’est quand elle entrevoit la possibilité d’un apaisement, qu’une intruse s’incruste à Gordon Square. Avec une Lydia collée à Maynard, c’en serait fini de l’intimité qu’ils avaient tissée à Charleston, des confidences et des commérages qu’ils échangeaient au coin du feu ou sous les arbres du verger. Il ne lui tiendrait plus la main comme avant. Beaucoup s’accommoderaient de cette fatalité, se réjouiraient même du bonheur de l’autre, mais pour Nessa, ce n’est pas si simple.

Les enfants Bell
Quentin, Angelica, Julian
Vanessa ressassant à Charleston

Début 1924, Lydia est sollicitée par Massine, pour des spectacles à Paris financés par Etienne de Beaumont. Riche aristocrate de naissance, descendant de Colbert et des Rohan, il est alors surtout connu pour organiser d’invraisemblables bals costumés dans son hôtel de la rue Masseran, ceux-là mêmes qui inspirèrent Radiguet. Mécène mondain par éducation, il se prétend, par vocation, librettiste, décorateur, costumier et peintre. Mais son principal talent est de bien choisir ses artistes : Satie, Picasso, Cocteau, Braque… Il se pose ainsi en rival du redoutable Diaghilev qui, malgré ses efforts, ne parvient pas à empêcher les représentations de ses Soirées de Paris.

Ces ballets chics autant qu’avant-gardistes sont donnés dans un lieu suffisamment trouble pour attirer mondains et bourgeois. Les représentations ont lieu à la Cigale, un théâtre de Pigalle, bien loin de l’hôtel Masseran.

Elle danse Salade sur la musique de Milhaud avec les costumes et les décors cubistes de Braque. Elle crée le Beau Danube et Gigue. Maynard assiste parfois à ces représentations avant de vite repartir à Londres.


Le Comte Etienne de Beaumont, organisateur des « Soirées de Paris » (1924)
Programme du « Beau Danube » dans les « Soirées de Paris ».
Leonid Massine, chorégraphe des Soirées (portrait de Leon Bakst)
Lydia par Duncan Grant (1923)
Lydia Lopokova (1924, Muriel Straithmore/Topical Press Agency/Getty Images)
Frederick Ashton, Harold Turner et Lydia Lopokova dans The Masque of Beauty and Pleasure [1930, Cecil Beaton].
Lydia Lopokova (1925, Augustus)

Chapitre 11 – Russie nouvelle

Faute de véritable lune de miel, Maynard offre à Lydia le plus beau des cadeaux : partir en Russie pour qu’elle revoie sa famille... Lydia ne reconnaît plus sa ville autrefois si remuante. La rue était alors une scène de spectacle où elle pouvait sans gêne répéter quelques pas de danse sur le chemin qui la menait au Mariinsky.


La perspective Nevsky où habite toujours la mère de Lydia

Très inspiré par les Ballets russes, Fedor avait monté un Oiseau de feu encore inconnu en Russie. L’année même de la visite de Lydia, il représente une autre pièce de Stravinsky, Pulcinella, que Massine avait chorégraphié cinq ans plus tôt pour l’Opéra de Paris. Pourtant, en Russie soviétique, la danse peine à survivre. Les théâtres ne sont plus chauffés et les danseurs partagent les privations du peuple. Héritiers d’une culture bourgeoise et « laquais » du Tsar, les ballets auraient même dû être liquidés. En 1925, ils avaient néanmoins repris leur statut d’art dont l’État, après l’Empire, serait le mécène.

La fille de glace chorégraphiée par Fedor que Lydia trouve trop acrobatique
Fedor Lopoukhov, le frère de Lydia, chorégraphe et Directeur de la danse de l’ex-Mariinsky

À leur retour, les Keynes, vêtus d’une blouse à la Tolstoï et d’une cape en astrakan, se rendent à Monk’s House chez les Woolf. Si Maynard est intarissable sur la Russie, Lydia préfère garder une certaine distance face à l’impitoyable Virginia, qui ricanerait de ses gaucheries.

« Le pays est truffé d’espions. La liberté de parole a été supprimée. La monnaie est dénaturée et l’avidité interdite. La population vit dans une communauté forcée mais tolère quelques serviteurs. Le ballet est respecté, et j’ai vu à Leningrad les meilleures expositions de Cézanne et de Matisse qui soient. Les prix sont exorbitants mais on trouve encore du champagne qui accompagne la meilleure cuisine d’Europe. Dans un vieux train impérial j’ai mangé dans l’assiette du Tsar ! J’ai été convié à des banquets qui commencent à huit heures du soir pour se terminer à l’aube. Les convives commencent à être ivres vers onze heures. Ils se dispersent alors autour de la table, menés par un Kalinine qui déambule suivi par une petite foule qui ne cesse de l’applaudir. Je me suis entretenu avec Zinoviev un cosmopolite juif mielleux, entouré de deux chiens de garde au regard fanatique et aux gueules carrées. Tout en veillant sur lui, ils se chuchotaient d’impénétrables mystères. Une de leur prédiction est que d’ici dix ans, le niveau de vie sera plus élevé en Russie qu’avant la guerre et plus bas ailleurs. Cela pourrait très bien arriver. » (d’après le Journal de Virginia Woolf)

Grigori Zinoviev
Président du Soviet de Leningrad

Mikhail Kalinine
Président du Comité central du Parti Communiste d’URSS

Chapitre 12- Tilton

Dans l’attente du divorce, le couple passa les deux mois de l’été 1924 au sud des Downs à Tilton, d’où on pouvait voir la mer et deviner le port de Newhaven. Mais le réel intérêt de la propriété était autre : elle se situait à quelques centaines de mètres seulement de Charleston. Les deux fermes avaient le même propriétaire, Lord Cage qui, appauvri par la baisse des prix agricoles, avait fini par consentir à Keynes un bail de vingt et un ans.

C’est une demeure de maître, haute de deux étages, plantée au milieu d’un jardin et d’un verger, entourée de prairies et de forêts. À l’Ouest un mur sépare la propriété de quelques granges et maisons en briques. Tout comme Charleston ou Monk’s House, la maison est modeste et à peine plus confortable.
Le hameau est situé au Nord-est de Firle Beacon, au point le plus élevé de la commune. Il domine une plaine qui se heurte aux hauteurs de l’East Sussex.
..

C’est à Tilton, qu’avec Lydia, il goûtera aux charmes bucoliques et apaisants de la campagne anglaise tout en préservant ses liens avec Duncan et Nessa.



De Tilton à Charleston, quelques centaines de mètres
Tilton aujourd’hui
(2017, photo de l’auteur)
Tilton aujourd’hui
(2017, photo de l’auteur)
Vue de Tilton sur les Downs
(2017, photo de l’auteur)

À défaut de ne jamais s’aimer, Lydia et Vanessa devront se côtoyer, à Gordon Square comme à Bloomsbury-by-the- sea, ce nouveau territoire campagnard et maritime, dont les sommets se nomment Rodmell, Charleston et Tilton.


Diaghilev l’absout de sa trahison parisienne et, à l’automne 1925, au prix de grandes souffrances physiques, elle apparaît dans Les Matelots avec un nouveau partenaire, Serge Lifar. Elle persiste à danser après avoir perdu un chausson qu’elle brandit ensuite comme un trophée. Ce geste suffit à raviver l’affection d’un public déjà acquis…

À l’été 1927 elle crée le rôle de la Princesse dans l’Histoire du soldat, qu’elle chorégraphie, puis apparaît dans le Prince Igor, donné en l’honneur du Roi Alphonse XIII, qui l’avait demandée.

Cette représentation royale, qu’elle veut brillante, scelle ses adieux à Diaghilev. Cette fois, ils sont définitifs. »


Serge Lifar dans Les matelots
Lydia et Serge Lifar dans L’oiseau de feu

Julian et Quentin se délectent de satires qui dévoilent les travers du petit monde bloomsburien. Leur Charleston Bulletin, qu’ils rédigent pendant leurs vacances, rajoute encore une couche à leur espièglerie. Quentin illustre les textes de dessins presque enfantins encore. Virginia se prend au jeu et apporte davantage que des conseils. Elle écrit ainsi des chroniques piquantes sur quelques épisodes de la vie de Clive, de Duncan, de Leonard ou de Nessa. Les Keynes ne sont pas épargnés.

On ne sait trop qui de Julian, de Quentin ou de Virginia, les trois, peut-être, ose écrire dans leur feuille de chou : « La nouvelle selon laquelle les Keynes seraient à Tilton a maintenant été confirmée. La raison pour laquelle ils n’arborent pas de drapeau pour indiquer qu’ils sont en résidence (comme, pensons-nous, ils ont l’intention de le faire à l’avenir) est que le prix des Union Jacks a tellement augmenté en raison de la réintroduction de l’étalon-or que seuls les drapeaux rouges sont maintenant à un prix abordable. Les Keynes ont préféré s’en passer ».


Maynard Keynes, Lytton Strachey et Leonard Woolf
dessinés par Quentin Bell
Couverture dessinée par Quentin Bell, participation de Virginia Woolf à l’écriture de ces « éminents charlestoniens » (allusion aux « éminents victoriens » de Lytton Strachey)


Quentin Bell entouré de Lydia et de Maynard

« Lydia revoit ainsi les scènes russes d’Orlando, l’ultime don amoureux de la romancière à Vita. L’auteure la cite dans sa préface : « Madame Lopokova (Mrs J. M. Keynes) a toujours été disponible pour corriger mes fautes de russe ». Cette mention, imperceptiblement malicieuse, perdue dans une longue liste de remerciements, l’émeut car elle voit dans la parenthèse la reconnaissance de son mariage. Il n’y a pourtant de Russe dans ce roman fantasque, que la princesse Sasha, le grand amour trop vite disparu d’Orlando qui changera ensuite de sexe pour traverser les siècles. Dans la première édition du livre, Virginia a voulu donner à Sasha un vrai visage, celui encore enfantin d’Angelica, photographiée costumée et coiffée d’un interminable foulard.« 

Vita Sackville-West qui inspira Orlando
Angelica Bell en Princesse Sasha enfant



Chapitre 13 – La mort du cygne



Le scénario de Dark Red Roses, premier film parlant du cinéma anglais, est effrayant : un sculpteur jaloux, imagine un stratagème pour couper les mains du pianiste qui a séduit sa femme. L’idée criminelle lui était venue d’un ballet dans le livret duquel les comptes se réglaient au couteau. Lydia sollicitée pour chorégraphier cette scène, préfère solliciter George Balanchine qu’elle invite à Tilton.

Maynard se réjouit d’abriter l’art de la danse. Le Russe lui raconte sa vie à Petrograd pendant la révolution, la fermeture de l’école de danse du Mariinsky, et sa fuite vers l’Occident. En échange, il l’initie à l’économie et trouve en Balanchine un élève poliment attentif.


George Balanchine
Le ballet de Dark Red Rose (1929) avec Lydia Keynes, George Balanchine et Anton Dolin

« Pendant le tournage de Dark Red Roses, à l’occasion d’une pause interminable, le regard de la danseuse se pose sur le journal qui annonce sa mort. Maynard, présent ce jour-là dans le studio, est sidéré par la tornade d’émotion qui souffle alors sur le plateau.

Cette disparition la fait entrer dans la reconnaissance et la nostalgie. Sans Diaghilev, elle aurait dû se satisfaire d’une carrière honorable, ennuyeuse et miséreuse au Mariinsky. Elle aurait dû affronter l’instabilité révolutionnaire et les caprices d’un pouvoir totalitaire. Elle regrette maintenant ses infidélités. « Quel homme merveilleux il était » confie-t-elle à Maynard. « On le quittait, lui revenait, on en abusait, on le courtisait. Il était le plus absolu et le plus aimé des tyrans et son règne a été le plus splendide dans toute l’histoire du ballet. » »

Serge Diaghilev à Venise en compagnie de Serge Lifar


En janvier 1931, Lydia apprend la mort d’Anna Pavlova, son modèle, sa confidente, son amie des jours tristes. Frappée d’une pleurésie, son médecin lui avait demandé de choisir entre abandonner la danse ou mourir. Elle choisit la mort.


Elle voulut s’éteindre revêtue de son costume de scène pour être le cygne une dernière fois et jusque dans la tombe. Elle avait trop souvent mimé sa mort pour qu’il en fût autrement. Les dernières paroles qu’elle prononce seront : « Préparez ma tenue de cygne »…

À Leningrad, en hommage, un orchestre jouera la musique de Saint-Saëns en laissant une scène vide, seulement éclairée par le halo lumineux d’un unique projecteur. Lydia obtiendra qu’on en fasse de même à Covent Garden.

Le tutu d’Anna Pavlova pour la première représentation de la « Mort du Cygne« 
(Léon Baskt)

En janvier 1932, à Ham Stray, Lytton Strachey, le plus vieux complice de Maynard, qui fut aussi son amant, meurt d’un cancer à l’estomac. Ni lui, ni Virginia, ni Vanessa ne se doutaient du mal qui le rongeait depuis plusieurs mois.

Les deux hommes s’étaient aimés et querellés. Ils s’étaient roulés ensemble dans la fange de lieux luxueux et sordides. Ils s’étaient disputé des hommes et Lytton l’avait jalousé. Mais ils furent amis. Quelques mois plus tard, Dora Carrington, l’épouse de Ralph Partridge, l’amante de Lytton à défaut d’être sa maîtresse, se saisit d’un fusil de chasse pour se tirer une balle dans la tête. Lorsque, quelques heures plus tard, Ralph la découvre, il croit encore entendre le souffle faible de sa respiration.

Maynard Keynes et Lytton Strachey (1915, by Lady Ottoline Morrell)
Dora Carrinton avec Lytton Strachey

Après Lytton Strachey, c’est Roger Fry qui meurt très bêtement en tombant d’un escalier. Plus âgé que les autres Bloomsburies, il avait bénéficié d’un statut qui l’abritait des querelles. Il fut l’amant de Vanessa quand Clive la délaissait. Il l’entraîna dans l’aventure du postimpressionnisme et de l’art décoratif. Il resta son ami quand elle le quitta pour Duncan.

Fidèle à sa manie de tout peindre, Vanessa s’attaque à son cercueil avant qu’il ne disparaisse dans les tréfonds de la chapelle du King’s College.


Virginia, quant à elle, pressée par la sœur du défunt, se fera un devoir de lui consacrer une longue biographie qui l’occupera longtemps et qui, une fois publiée, n’intéressera pas grand monde.

Roger Fry (1932, Ramsey & Muspratt)
Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est fry_portrait_john_maynard_keynes.jpg
Virginia Woolf
Vanessa Bell

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