L’étrange Victor Rothschild, ami de Keynes, de Woolf, de Margaret Thatcher et d’illustres espions

Victor Rothschild est un des extravagants de « Mr Keynes et les extravagants. Tome 2 – Cambridge la Rouge » (disponible en librairie et sur les plateformes).

Le troisième baron Rothschild (1910-1990) fut un scientifique obscur, un play-boy agaçant, un pianiste doué, une éminence grise intrigante et, très accessoirement, un banquier. Victor fut aussi un proche du groupe de Bloomsbury et tout particulièrement de ses deux icônes : Virginia Woolf et John Maynard Keynes.

Ce fut enfin un agent secret longtemps suspecté d’avoir été le « cinquième homme » des fameux espions de Cambridge.

L’héritier

Victor est l’héritier de la prestigieuse Banque qui porte son nom. Elle a enrichi une famille dispersée aux quatre coins du Monde mais, la fortune acquise, ses membres avaient préféré s’adonner à d’autres passions que la finance. Si les Rothschild sont rentiers, ils ne sont pas oisifs.

Le père de Victor s’est offert un parc à papillons et étudie savamment les puces qu’il va traquer jusqu’au Soudan. Son oncle Walter, deuxième Baron Rothschild dont, faute de descendants mâles, Victor héritera, donne son nom à des oiseaux et à des girafes. Il entretient des kangourous et se trimballe dans Londres lové dans une carriole attelée à quatre zèbres. Sioniste influent, ce fut à ce « Cher Lord Rothschild » qu’en 1917 le Secrétaire au Foreign Office, Lord Balfour, adressa la lettre qui annonçait le soutien officiel du Royaume à « l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour les Juifs ».

La voiture de Walter, second baron Rothschild

Victor Rothschild étudiant du Trinity College à Cambridge, est un séduisant jeune homme, qui fait vrombir sa Bugatti dans les rues de la ville. Il achète tableaux et livres anciens. Doué pour les études scientifiques, il obtient un doctorat de zoologie en 1935 et consacrera une partie de sa vie à la recherche.

Victor Rothschild (photo de Man Ray)

En 1937, à la mort de son oncle, Victor devient le troisième Baron Rothschild. À la Chambre des Lords il s’inscrit dans le groupe travailliste.

L’ami de Bloomsbury

En 1933, le richissime étudiant cambridgien épouse quasi-secrètement Barbara Hutchinson et entrouvre ainsi la porte du groupe de Bloomsbury, ce cénacle d’intellectuels non conventionnels, apparu trente ans plus tôt dans ce quartier de Londres.

-Mr. Victor Rothschild, 23-years-old and heir of Lord Rothschild, photographed at Cambridge with his fiancee, Miss Barbara Hutchinson, who was recently admitted into the Jewish faith. December 21, 1933.

L’heureuse élue est en effet la fille de Mary Hutchinson, écrivaine et femme du monde, amie et souvent amante d’une foule d’écrivains et d’artistes. Elle fréquente le groupe de Bloomsbury dont sont membres non seulement ses cousins, l’écrivain Lytton Strachey et le peintre Duncan Grant, mais aussi et surtout, son amant, le critique d’art Clive Bell, beau-frère de Virginia Woolf. Tout Bloomsbury a ainsi connu la future Lady Rothschild lorsqu’elle était enfant.

Forts de ce lien, les membres de Bloomsbury fréquentent les Rothschild. Virginia Woolf, qui a lu Balzac, est tout autant fascinée par ce cousin de Nucingen qu’éblouie par la magnifique rivière de diamants qui illumine le cou de la petite Barbara.

Lors d’une visite de Virginia et Leonard Woolf, le ouistiti de Victor se prend tellement d’affection pour Leonard qu’il lui offre. Le cadeau est surprenant mais bienvenu. En effet, comme Virginia craint que le « nez juif » de son mari pose quelques problèmes lors du voyage qu’ils prévoient de faire dans une Allemagne devenue nazie, la compagnie du singe la rassure. Ne vaut-il pas tous les camouflages ? Et c’est ainsi que Mitz aidera les Woolf à traverser sans encombre les villes et les villages allemands interdits aux juifs.

L’ami de Keynes

L’économiste John Maynard Keynes avait deux raisons de devenir l’ami de Victor Rothschild : d’une part comme membre du groupe de Bloomsbury et d’autre part comme professeur influant, susceptible de le faire élire « Apôtre », c’est-à-dire membre de la plus célèbre société secrète de Cambridge. Keynes, séduit par le personnage, soutient donc son élection. La science botanique et zoologique du milliardaire ainsi que sa passion pour la structure des spermatozoïdes, ne pouvaient laisser l’économiste indifférent.

Keynes, tout comme Bloomsbury, est donc des parties et des luxueux dinés organisés par les Rothschilddans leur hôtel londonien. Quand Keynes ne peut assister aux réunions des Apôtres, c’est Victor qui lui écrit un compte rendu.

L’ami des espions

À Cambridge, Victor Rothschild se lie d’amitié avec d’autres Apôtres, eux aussi très proches de Keynes : Julian Bell (le fils ainé des Bell et donc le quasi-beau-frère de Barbara Rothschild dont il fut un peu amoureux), Anthony Blunt et Guy Burgess. Il prête à Blunt les 100 livres qui lui permettront d’acquérir son premier Nicolas Poussin et fait engager Burgess comme conseiller financier de Lady Rothschild, sa mère. Victor prêtera à Blunt les 100 livres[1] qui lui manquent pour acquérir son premier Poussin, une des trois variantes d’Eliezer et Rebecca[2].

Eliezer et Rebecca tableau de Nicolas Poussin, acheté par Blunt avec l’argent de Rothschild

Au milieu des années 1930, à Cambridge, tout ce qui comptait était « communiste ou presque communiste ». Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Victor Rothschild, incarnation du capitalisme financier, n’est pas insensible aux charmes du marxisme auxquels succombent ses amis Blunt et Burgess. Les deux hommes rejoignent d’ailleurs deux autres de leurs amis, Kim Philby et Donald Maclean, dans un réseau de « taupes » qui a reçu du NKVD (ancien nom du KGB) la mission de s’infiltrer dans les cercles de pouvoir.

Pendant la guerre, Victor Rothschild est recruté au MI5, le service du contre-espionnage. Il y introduit Anthony Blunt (Burgess et Philby sont de leur côté recrutés au MI6) et l’amie de celui-ci, peut-être même une de ses rares conquêtes féminines (Blunt et Burgess étaient homosexuels), la très belle Teresa (« Tess ») Mayor. La jeune femme est une ancienne apprentie comédienne de Cambridge, dont la mère avait, elle aussi, fréquenté Bloomsbury.

Quelques personnalités de Bloomsbury. Beatrice Mayor, la mère de Tess est à droite, à ses côtés, Clive Bell, puis Duncan Grant et Julian Bell.
Teresa (Tess) Myor en 1933

Comme le Blitz crée une pénurie de logements, Victor Rothschild prête généreusement à Anthony et à Tess un luxueux logement londonien qui accueillera aussi très vite Burgess.

Le couple Rothschild se défait et Tess Mayor devient la maîtresse de Victor qui l’épousera après son divorce, en 1946.

Au début des années 1960, Victor rencontre en Israël une lointaine parente, Flora Salomon, une activiste sioniste qui lui livre son secret. Avant-guerre, Kim Philby et Tomas Harris auraient tenté de la recruter comme taupe soviétique. Les deux sont des amis proches de Blunt et, à dire vrai, ses complices. Harris, marchand de tableau reconnu, est même l’associé du grand expert qu’est devenu Blunt. Victor aurait recommandé à Flora Salomon de se confier au MI5. Peu de temps après, Philby sera exfiltré vers l’Union soviétique et Harris mourra dans un accident de voiture suspect.

Dénoncé en 1963 par Michael Straight[3], Blunt fut gracié secrètement. Rothschild est néanmoins interrogé par le MI5.

L’ami de Margaret Thatcher

Si dans les années 1930, Victor Rothschild avait eu des sympathies communistes, il devient dans les années 1970 le conseiller du Premier ministre conservateur Edward Heath avant de devenir celui de Margaret Thatcher, en charge, officiellement, de la sécurité. Mais son influence va au-delà. Il préparera même le projet de « poll tax », surnommée la taxe sur les pauvres, qui poussera Thatcher à la démission.

Victor Rothschild

Lorsqu’en 1979, Margaret Thatcher confirme aux Communes les soupçons qui pèsent sur Blunt, l’ancien conservateur des Collections Royales, Rothschild ne peut rien empêcher. Tess poussera néanmoins son ami de plus de quarante ans à écrire des mémoires qu’il n’achèvera pas.

Après Maclean, Burgess, Philby tous les trois exfiltrés en URSS et Blunt dénoncé publiquement, il restait à identifier le cinquième homme connu sous le code « le Carélien ». Un certain nombre de noms plus ou moins fantaisistes circulent mais le plus insistant est celui de Victor Rothschild, dénoncé par des livres et des articles. Margaret Thatcher doit intervenir aux Communes pour démentir sans convaincre totalement. En 1993, le nom du cinquième homme est officialisé. C’est un certain John Cairncross que tout le monde, ou presque, avait jusque-là oublié. Lord Rothschild ne connaitra pas la satisfaction d’être innocenté : il est mort trois ans plus tôt.

Epilogue

L’actuel quatrième baron Rothschild est le fils de Barbara et de Victor. C’est donc le petit-fils et le lointain cousin de figures marquantes de la légende bloomsburienne.

Un an après sa mort, Emma, la fille aînée du couple Tess et Victor, une brillante historienne, épousait un « Apôtre » d’origine indienne, Amartya Sen, futur « prix Nobel d’économie ».

En savoir plus : lire « Mr Keynes et les extravagants – T2 : Cambridge la rouge » (librairies et plateformes)


[1] Un peu plus de 5000 £ actuelles.

[2] Aujourd’hui au musée Fitzwilliam de Cambridge

[3] Voir : Michael Straight, disciple de Keynes et 6° espion de Cambridge.

Bloomsbury : l’extravagante géométrie de ses figures amoureuses

D’après les deux premiers tomes de Mr Keynes et les extravagants

L’écrivaine américaine Dorothy Parker définissait le groupe de Bloomsbury ainsi : “Ils vivaient dans des « squares », peignaient en cercles et aimaient en triangles” (en Anglais, square signifie à la fois « carré », et les places avec parc[1]).

Dorothy Parker avait tort. Le triangle n’était pas la seule figure géométrique. Le réseau des relations amoureuses, amicales ou sexuelles était bien plus complexe que cela. Un exemple.

La peintre Vanessa Stephen, sœur aînée de la future Virginia Woolf, et véritable fondatrice du groupe de Bloomsbury, se maria en 1907 avec le critique d’art Clive Bell avec qui elle eut deux enfants. Jusque-là, tout est « conventionnel ». Mais Clive vit d’autres amours et Vanessa devient la compagne d’un autre peintre, Duncan Grant, un homosexuel dont on ne connaissait jusque-là aucune autre liaison féminine. Le triangle devient un carré quand Vanessa accueille dans son refuge de Charleston, dans le Sussex, (on est en pleine guerre !) l’amant de son amant, David Garnett (surnommé « Bunny ») qui tente (en vain, semble-t-il) de la séduire aussi. Chaque fois qu’il le peut, l’économiste Maynard Keynes (lui-même ancien amant de Duncan) et qui, la semaine, travaille au Trésor, rejoint cette famille très élargie à Charleston. Un pentagone ? En tout cas une forte amitié « triangulaire » entre Maynard, Vanessa et Duncan.

Vanessa Bell
Duncan Grant
« Bunny » Garnett

À la surprise générale, Vanessa Bell et Duncan Grant ont ensemble une fille, Angelica qui naît le jour de Noël 1918 ; mais le père officiel sera néanmoins Clive avec qui Vanessa n’a plus de relations sexuelles depuis longtemps. Angelica « Bell », vivra bien toute son enfance avec Duncan Grant, mais ne connaîtra sa filiation qu’à l’approche de ses 18 ans. Car si Bloomsbury est transgressif, Vanessa fuit le scandale.

Angelica avec sa mère, Vanessa
Angelica avec sa tante, Virginia Woolf

Angelica avec Duncan Grant

Angelica Bell avec sa mère, Vanessa et son « faux » père, Clive.

À la naissance d’Angelica, Bunny Garnett avait fait une surprenante promesse. Il épouserait Angelica quand elle aurait 18 ans. En fait, il n’avait pas attendu. Devenu libraire, écrivain et éditeur, il épouse Rachel (Ray) Marshall. Il n’en deviendra pas moins plus tard l’amant initiateur d’Angelica. Car, aussi étrange que cela paraisse, la liberté sexuelle de Bloomsbury avait laissé les enfants Bell plutôt ignorants des pratiques amoureuses.

Après la mort de son épouse en 1940, Bunny tient enfin sa promesse. Il épouse Angelica en 1942 qui se fâche avec sa mère qui refuse ce mariage. Bunny a 26 ans de plus qu’Angelica, il fut l’amant de son père et tenta de séduire sa mère. Tout pouvait laisser croire qu’il s’amusait à honorer un pari stupide fait à sa naissance. Quelques jours seulement avant son suicide, le 28 mars 1941, Virginia Woolf, la tante d’Angelica, avait rencontré le couple pour tenter de le faire renoncer au mariage. En vain (Keynes ne réussira pas mieux).

Les Garnett auront quatre filles avant de se séparer une vingtaine d’années après leur mariage. Mais leur histoire compliquée se mêlera à une autre histoire géométrique qui donna lieu à un film, Carrington (où apparaissent aussi les Bell).

Un des fondateurs de Bloomsbury, l’écrivain Lytton Strachey, biographe de la Reine Victoria, cousin de Duncan Grant (et un autre de ses anciens amants) et donc aussi d’Angelica (qui l’ignorait), vivait avec la peintre Dora Carrington (jouée par Emma Thompson dans le film) qui « ressemblait à un garçon ». Celle-ci épousera néanmoins Ralph Partridge qui travaille à Hogarth Press (la maison d’édition des Woolf). Le « triangle » résidera souvent à Ham Spray avant de devenir un « carré » quand Ralph deviendra l’amant de Frances Marshall, la sœur de Ray Marshall et donc, la belle-sœur de Bunny Garnett.

De gauche à droite : Dora Carrington, Ralph Partridge, Lytton Strachey, son frère Oliver, Frances Marshall

En 1932, Strachey décède d’un cancer à l’estomac à Ham Spray. Deux mois plus tard, Dora Carrington se suicide et Ralph se remarie avec Frances.

Le couple Partridge a un fils unique, Burgo, qui épousera… Henrietta la fille cadette des Garnett. Ainsi, la fille de Bunny devient aussi sa nièce (seulement par alliance, il est vrai). À son mariage, Henrietta n’avait que 17 ans et était déjà enceinte. Malheureusement, Burgo succombera à une crise cardiaque trois semaines seulement après la naissance de leur fille.

Si vous n’avez pas tout suivi, je vous conseille de relire le texte, un crayon à la main, pour dessiner de belles figures géométriques…

Lire :

Angelica Garnett, Trompeuse gentillesse – Enfance de Bloomsbury, Christian Bourgois éditeur, 1984
ET
Les deux premiers tomes de les deux premiers tomes de Mr Keynes et les extravagants


[1] Le principal « square » dans l’histoire de Bloomsbury est Gordon Square qui a abrité le groupe de Bloomsbury, Keynes, les Bell, Lytton Strachey. Les autres lieux furent aussi, notamment Fitzroy Sq, Brunswick Sq. ou Tavistock Sq.

Michael Straight, disciple de Keynes et 6° espion de Cambridge

Michael Straight est un personnage central de
« Mr Keynes et les extravagants. T2 – Cambridge la rouge »

Disponible en librairie, sur Librinova (e-book et papier), FNACAmazonKobo et autres plateformes

Dans un précédent article sur « Anthony Blunt  » et la série « The Crown » j’évoquais le personnage de Michael Straight qui avait dénoncé en 1963 l’espion que protégeait la Couronne.

Michael Straight dans la série The Crown (saison 3, épisode 1)

Straight avait deux ans lorsque son père mourut à Paris de la grippe espagnole et dix quand sa mère, héritière de la très riche et très ancienne famille Whitney, connue pour ses intérêts dans la Standard Oil et sa philanthropie, avait suivi son second mari en Angleterre pour y fonder une communauté utopique dans le château de Darlington (Devon). Celui-ci abritera aussi un collège et une école d’été renommée dédiée à la musique. Dorothy Whitney, qui avec son mari, fréquentait Bloomsbury, connaissait Keynes avec qui elle entretenait une correspondance qui avait souvent pour sujet… Michael.

Dorothy Whitney Elmhirst,
la mère de Michael Straight

Le jeune homme avait commencé ses études universitaires à la London School of Economics avant de rejoindre Cambridge et son ami, le jeune poète John Cornford, leader des étudiants communistes. Il n’a pas vingt quand ce séduisant fils de famille entre dans le cercle de Keynes qui, le lundi soir, réunit professeurs et étudiants autour d’exposés généralement très abscons. L’économiste l’aide à être élu « Apôtre » titre donné aux nouveaux entrants d’une prestigieuse société secrète, les Apôtres, à laquelle faisaient aussi partie Anthony Blunt, Guy Burgess et Victor Rothschild.

Quand il fait leur connaissance, ils sont déjà entrés en clandestinité. Guy et Anthony sont bien sûr attirés par la beauté du jeune héritier qui n’aime pourtant que les femmes. Malgré son physique avantageux, il racontera plus tard quelques « râteaux » notoires. Invité par les Keynes au dîner qui suit l’inauguration du Cambridge Arts Theatre (la veille même de la publication de la Théorie Générale) il se fait sèchement éconduire par sa voisine de table, la toute jeune et prometteuse ballerine, Margot Fonteyn. Il tentera aussi sa chance avec une jeune comédienne considérée comme la plus belle femme de Cambridge, Tess Mayor, qui restera la grande amie de Blunt jusqu’à la mort de celui-ci. [1]

Malgré Keynes, le marxisme est devenu la pensée dominante, et même unique, parmi la nouvelle génération d’étudiants. Michael y adhérerait moins par conviction que par conformisme et par amitié. Il se veut fidèle à John Cornford mort en décembre 1936 en combattant en Espagne l’armée nationaliste. Il n’en reconnaît pas moins la force des critiques de son mentor, Keynes, qui dénie tout caractère scientifique et opérationnel au Capital, selon lui, un horrible charabia.

John Cornford (1915-1936)

Blunt entraîne Straight dans un de ces voyages en URSS organisé par Intourist, une agence du Komintern qui a pour mission d’afficher les grandes réussites du Parti et de convaincre les intellectuels occidentaux que les horreurs racontées par la presse réactionnaire ne sont que de viles calomnies.

C’est ainsi que Blunt recrute le jeune Straight qui rêve d’une carrière politique en Angleterre. Keynes avait d’ailleurs appuyé sa naturalisation.

Il semblerait que Staline lui-même en voyant la photo du jeune homme qui ressemblait à son idole, Gary Cooper et, par ailleurs, doté d’un réseau familial qui incluait les Roosevelt, ait décidé de le faire revenir aux États-Unis. S’il s’y prenait bien, il pourrait un jour devenir Président. Michael part donc à Washington, écrit quelques discours pour le Président et se fait contacter par un officier du NKVD (futur KGB) qui se fait appeler « Michael Green »[2].

Michael Green alias Iskhak Akhmerov
Officier traitant de Straight

Comme espion et même comme « agent dormant » ; il se révélera certainement moins productif que ses amis de Cambridge. Toutefois, engagé au Département d’État, il délivrera des renseignements utiles sur la situation en Asie alors même que l’URSS, menacée par le Japon, ne rêve que d’une chose : l’entrée en guerre des États-Unis. Avec The New Republic, le journal fondé par ses parents qu’il dirigera ensuite, il organise une propagande antinipponne téléguidée par « Green » (opération Snow).

À l’occasion d’une party donnée par les Keynes aux États-Unis où il a été invité, Michael Straight retrouve son maître. Deux ans plus tard il lui dédicacera son livre Make This the Last War dédié à John Cornford ce qui lui vaudra en retour ce conseil : « toujours voir la politique comme l’art du possible ».

Croyons-le lorsqu’il affirmera bien plus tard dans « Un si long silence » qu’après la guerre, il avait abandonné ses activités d’espionnage. D’après lui, il aurait menacé Burgess de le dénoncer s’il ne quittait pas les États-Unis où, en poste à l’ambassade, il livrait des documents secrets sur la Corée. Parfois il retourne en Angleterre, notamment pour le dîner annuel des Apôtres où un Blunt inquiet le teste sur ses intentions. Il en vient presque aux mains avec un autre apôtre, l’historien communiste Eric Hobsbawm qui ne trouvait rien à dire au « coup de Prague » qui installait un régime stalinien à Prague.

Keynes avait été nommé en 1942 Président du Conseil pour l’encouragement de la Musique et des Arts. C’est un postesimilaire, qui n’existait pas encore aux États-Unis, qu’Arthur Schlesinger, le conseiller de Kennedy, lui propose. La confirmation par le Congrès exige une enquête du FBI. Straight avait miraculeusement échappé aux traques Maccarthistes, plus efficaces dans l’identification des sympathisants que dans la découverte de vrais espions. Il sait néanmoins sa position fragile et préfère prendre les devants en se confessant à Schlesinger. Le ministre de la Justice, Robert Kennedy lui demande de se dénoncer au FBI qui l’enverra ensuite à Londres pour se faire interroger par le MI5 et confirmer avoir été recruté par Blunt. Les deux hommes auront l’occasion de se revoir en privé et deviser sur leurs destins et sur l’art de Paul Cézanne.

Michael Straight

Non seulement Straight ne sera pas inquiété et si l’assassinat du Président et son remplacement par Lyndon Johnson, qui hait le clan Kennedy, retarde sa nomination, Nixon la confirmera.

Il pourra alors écrire ses souvenirs d’espion …

Le livre confession de Michael Straight

Pour la petite histoire, Michael Straight épousera en deuxième noce Nina Auchincloss Steers, la belle-sœur de Jackie Kennedy dont il était un familier.


[1] Teresa « Tess »  Mayor épousera Victor Rothschild, avec qui, pendant la guerre elle avait travaillé au MI5 -le contre-espionnage-. Leur fille ainée épousera l’économiste, prix Nobel et … « apôtre » Amartya Sen.

[2] Il s’agit de Iskhak Akhmerov qui, sous le nom de Bill, sera aussi l’officier traitant de Harry Dexter White, le négociateur de Bretton Woods.

Références :

Références :

Carter Miranda, Anthony Blunt: His Lives. London, Macmillan. 2001.
Perry Roland, The Last of the Cold War Spies: The Life of Michael Straight, Cambridge, MA : Da Capo Press, 2005.
Straight Michael, After long silence, New York, Norton & Company, 1983

Anthony Blunt et The Crown. La réalité est-elle pire que la fiction ?

Blunt et la Reine dans la série The Crown

Dans « Mr Keynes et les extravagants – T2 – Cambridge la Rouge », Anthony Blunt est un extravagant « central » puisque ce brillant étudiant cambridgien, « Apostle » fut proche de Keynes, de Julian Bell, de Bloomsbury et membre du réseau de Cambridge. Le livre commence ainsi par la dénonciation de Blunt par Margaret Thatcher (chapitre 1).

La série « The Crown » (Netflix) met en scène la révélation à la Reine des turpitudes du Conservateur des Collections Royales. Du vrai, du faux…

L’épisode 1, saison 3 de la série Netflix, The Crown, est consacré à l’identification comme espion d’Anthony Blunt, historien d’art mondialement reconnu, conservateur des Collections Royales.

L’essentiel est vrai : il fut bien le 4° espion identifié du « Cambridge ring » ce groupe d’espions recruté au milieu des années 1930 par le NKVD (l’ancêtre du KGB) et qui avait fait passer en Union soviétique une masse considérable d’informations et de documents secrets. Les trois premiers -Maclean, Burgess et Philby- avaient déjà été exfiltrés vers l’URSS, chaque fois avec l’aide de… Blunt[1]. Le nom du cinquième homme, John Cairncross ne sera rendu public que dans les années 1990 (son personnage apparaîtra dans le film Imitation Game sur Turing).

C’est bien l’espion américain qu’il avait recruté à Cambridge en 1935, Michael Straight, qui l’avait dénoncé au FBI en 1963 puis au MI5. Cet intellectuel progressiste, proche du clan Kennedy et qui fut un protégé de Blunt et de Keynes, pourrait d’ailleurs être considéré comme le « sixième » de Cambridge.

La culpabilité de Blunt resta secrète et il put conserver ses activités, jusqu’à sa retraite en 1972, et ses titres jusqu’à sa dénonciation, en 1979, par Margaret Thatcher qui confirmera ce qui était devenu une rumeur persistante (il y en eut beaucoup d’autres…) : l’appartenance de Blunt au « groupe de Cambridge ».

Pour le reste, la fiction s’est arrangée avec la réalité ce qui, en soi, est parfaitement normal pour une fiction « inspirée de faits réels ».

Arrangement véniel, la série fait habiter Blunt à Buckingham ce qui appuie l’impression de proximité avec la famille royale. Il vivait en réalité dans un magnifique appartement de la Fondation Courtauld, une sorte d’École du Louvre, qu’il dirigeait et où il abritait aussi sa magnifique collection de tableaux et d’esquisses.

The Crown situe l’affaire Blunt au début du gouvernement travailliste d’Harold Wilson. En réalité, c’est Sir Alec Douglas Home qui dirigeait alors le pays. Mais le scénario avait besoin de ce petit décalage pour introduire les rumeurs venues de l’extrême droite selon lesquelles Harold Wilson aurait été autrefois recruté par les services secrets soviétiques ce qui permettait d’introduire un amusant et anachronique quiproquo. Quand le Directeur du MI5 vint annoncer à la Reine la découverte d’un espion infiltré au sommet de l’État, celle-ci est parfaitement au courant des rumeurs malveillantes qui concernent son Premier ministre. Le chef du MI5 ne donnant pas immédiatement le nom du traître, elle est persuadée qu’il s’agit de son Premier ministre Harold Wilson avant de découvrir, mi-soulagée, mi-surprise, qu’il s’agit de son cher Anthony. Pour la petite histoire, dans The Crown, le Directeur du MI5 est Martin Furnival Jones qui ne dirigera l’agence qu’en 1965. Le vrai Directeur était alors Roger Hollis, un vieil ami de Blunt et de Burgess et qui sera lui-même suspecté d’être un espion soviétique.

Le fait que le scénario fasse révéler à la Reine la trahison de Blunt par le Directeur du MI5 plutôt que par le Premier ministre est d’autant plus étrange que, dans la série, comme dans la réalité, sans doute, c’est toujours le chef du gouvernement qui annonce les mauvaises nouvelles à la souveraine. Peut-être voit-il juste néanmoins. Les archives auraient révélé récemment que, contrairement à ce que l’on croyait, ce ne serait par Sir Alec Douglas-Home qui aurait gracié l’espion. Lorsque quinze ans plus tard, Margaret Thatcher confirmera la rumeur aux Communes, elle déclarera ainsi : « le Procureur général a autorisé l’offre d’immunité à Blunt à condition qu’il avoue. Le secrétaire particulier de la Reine a été informé à la fois des aveux de M. Blunt et de l’immunité. » Il n’est donc pas impossible que le Premier ministre ait alors été court-circuité.

Les révélations de Michael Straight ne surprennent pas autant le MI5 que ce que laisse entendre la série. Blunt était suspecté depuis les années 1950 et il fut interrogé à de nombreuses reprises par ses anciens collègues. La révélation de Straight apportait seulement la preuve qui manquait au service du contre-espionnage pour accuser l’intouchable Blunt.

Intouchable car, en plus de ses fonctions, de ses titres, des services rendus à la couronne, de sa réputation comme expert de la Renaissance française (Poussin, notamment), de sa reconnaissance académique, il était aussi un cousin certes éloigné, mais un cousin quand même, de la Reine. Après la guerre, il avait su lier des liens d’amitié avec son père, le roi George VI.

La Reine avec Anthony Blunt (en vrai)

Quitte à lier les différents scandales de l’époque, le scénario aborde aussi l’affaire Profumo, ce secrétaire d’Etat à la guerre qui, au début des années 1960, aurait entretenu des relations extraconjugales avec un mannequin qui était aussi la maîtresse d’un officier des renseignements soviétiques. Il se trouve que l’entremetteur, qui se suicidera après sa mise en cause, Stephen Ward, un ostéopathe et dessinateur amateur, avait soigné le Duc d’Edimbourg et dessiné quelques portraits de lui ce qui pouvait inciter les journaux à scandale à l’impliquer dans l’affaire.

Dans le film, Blunt rappelle au Prince qu’il est en possession des fameux portraits et qu’il pourrait bien en faire usage si on révélait son affaire et si on le privait de ses fonctions. Il semble bien, en effet, d’après la biographie de Miranda Carter, que le rachat de ces portraits fut une de ces « missions spéciales » rendues à la Couronne par Anthony Blunt. Il n’est pas certain qu’il les détenait toujours et, en eux-mêmes, ils étaient peut-être gênants, mais pas suffisamment compromettants pour justifier un chantage. La Princesse Margaret aussi avait été portraiturée par l’ostéopathe.

Anthony Blunt avec la Princesse Margaret

En réalité, les « missions spéciales » confiées à Blunt par la famille royale depuis la fin de la guerre avaient permis à l’espion non seulement d’alimenter les services secrets soviétiques mais d’accélérer sa carrière et… de le couvrir en cas de besoin.

Après la guerre, il avait ainsi été chargé d’expurger les archives royales de tout ce qui rappelait les compromissions des membres de la famille royale avec les nazis. Il avait même été envoyé en Allemagne, au château de Kronberg, occupé par l’armée Patton mais où habitait la Princesse Sophie, sœur du Prince Philip, futur duc d’Edimbourg. Son mari, le prince Philip de Hesse avait servi d’intermédiaire entre les dignitaires nazis et son cousin, le Duc de Windsor, l’ancien roi Edouard VIII.

La biographe de Blunt, Miranda Carter, évoque la rumeur selon laquelle l’historien d’art aurait détenu de secrets sur le passé nazi du Prince qui est d’ailleurs davantage celui de ses sœurs et de leurs maris. En réalité tout était déjà connu et il ne restait pas grand-chose à découvrir (la Princesse Sophie ne fut pas invitée au mariage de son frère).

En réalité, Blunt avait sans doute été envoyé à Kronberg pour récupérer la correspondance entre le roi déchu, Edouard VIII-Duc de Windsor, avec Hitler. On se demande encore s’il ne trouva rien ou si, après avoir tout trouvé, il préféra les garder pour lui pour se protéger de révélations futures[2].

Mais le plus vraisemblable dans le secret que seule une Margaret Thatcher pouvait remettre en cause est qu’alors personne n’avait vraiment envie de révéler la trahison de Blunt. La famille royale pour les raisons évoquées, les services secrets qui ne voulaient pas se ridiculiser une fois plus après une série de scandales qui les remettaient en cause, ni le personnel politique qui face aux problèmes économiques et sociaux ne voyaient sans doute pas le bénéfice politique qu’ils pourraient tirer de l’affaire.

Voir :

Miranda Carter, Anthony Blunt, His Lives, Macmillan, 2001.

Michael Straight, After Long Silence, , W.W. Noton &Co, 1983


[1] La participation de Blunt à l’exfiltration de Philby en 1963 est moins connue et sans doute moins importante que son implication dans celle de Maclean et Burgess en 1951. Néanmoins, si Blunt s’était rendu à Beyrouth, où résidait Philby, quelques jours avant son exfiltration ce n’était sûrement pas pour étudier l’ »orchidée grenouille » comme il le prétendait d’autant moins que personne n’avait jamais vu cette plante au Moyen-Orient !

[2] Si The Crown n’évoque pas l’équipée de Kronberg elle consacre un épisode aux dossiers de Marbourg qui expose les compromissions de l’ancien roi avec les Nazis pour reconquérir son trône (saison 2, épisode 6).

Scandale aux Communes

Premier chapitre introductif de « Mr Keynes et les extravagants – Cambridge la rouge« 

« Ma politique est basée non pas sur des théories économiques mais sur des principes avec lesquels moi et des millions de semblables ont été élevés : un honnête jour de travail pour une honnête paye ; vivre selon ses moyens ; garder un pécule pour les mauvais jours ; payer ses factures à l’heure ; soutenir la police. »

Margaret Thatcher

Ce matin du 15 novembre 1979, Margaret Thatcher se lève fatiguée, d’une nuit sans sommeil, occupée à se torturer l’esprit, à mordiller son stylo, à écraser sa plume par des ratures trop appuyées.

Margaret ne dirige le gouvernement que depuis six mois et déjà elle se prépare à offusquer la Reine et discréditer cette arrogante aristocratie qui la méprise. Elle accomplira son devoir avec appréhension mais sans déplaisir. Pas une minute elle n’a douté. D’ailleurs, Margaret ne doute pas. C’est sa force.

Encore doit-elle trouver les mots justes qui feront de son discours aux Communes un acte de courage et de sincérité plutôt qu’une vile délation. Toute la nuit, elle a vu les phrases, les a entendues même. Denis, son époux, ne l’a-t-il pas surprise à les marmonner dans ses rares moments de somnolence ?

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Le livre d’Andrew Boyle, Le Climat de Trahison lui donne une formidable opportunité d’infliger une leçon à cette élite condescendante qui cultive l’entre-soi, prête à toutes les trahisons et à tous les reniements pour conserver ses privilèges et satisfaire ses envies, fussent-elles répugnantes. Ils se haïssent tous, mais font corps à la moindre menace. Ils abritent leurs privilèges derrière un rempart qui les protège des honnêtes classes moyennes, abandonnées au pied des marches. Elle, Margaret Thatcher, née Roberts, Premier ministre, première femme à occuper cette fonction, s’est faite seule, par son travail, sa volonté et sa frugalité. Elle a forcé les portes que sa naissance ne lui ouvrait pas. Elle est entrée à Oxford qui rechignait à recruter les filles d’épicier et de couturière, mais au prix d’une humiliante épreuve de rattrapage. God bless me !

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Margaret est déterminée. Aucun scandale ne peut l’atteindre. Boyle lui donne l’occasion d’affirmer son autorité sur ses ennemis comme sur ses faux amis. Elle ne la laissera pas passer.

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Si Boyle n’a pas osé citer le nom du traître, beaucoup ont deviné la véritable identité de ce « Maurice », pseudonyme manifestement inspiré du roman éponyme d’E. M. Forster, une cochonnerie écrite il y a bien longtemps, avant même sa naissance. L’éditeur avait profité de la soi-disant libération des mœurs pour l’extraire de l’enfer où ce livre immonde aurait dû se perdre. Ne racontait-il pas la perversion pédéraste d’un fringant jeune homme qui avait fait ses études à Cambridge ? Margaret s’était fait violence pour lire ce roman exhumé des tréfonds. Horrifiée, elle n’avait même pas pu le terminer.

Quelques journalistes s’étaient pourtant régalés de cette pornographie qui entretenait la rumeur. Derrière le « Maurice » de Boyle, cet espion à la solde des Soviétiques, ne se dissimulait-il pas une personnalité en vue qui ressemblait trop au « Maurice » de Forster pour qu’il s’agisse d’une coïncidence involontaire.

Le patron du MI5, le contre-espionnage de Sa Majesté, un homme de confiance quoique nommé par son prédécesseur travailliste, lui avait confirmé la rumeur. Il s’agissait bien du très estimé Sir Anthony Blunt, un des plus grands historiens d’art de son époque, le plus grand peut-être, bien né, cambridgien et homosexuel notoire. Dès les années 1950, il fut soupçonné de trahison. Dénoncé, il fut secrètement gracié par un de ses prédécesseurs, un aristocrate sans envergure, le Comte Alec Douglas Home, quatorzième du titre. Cette faveur lui aurait été accordée en échange d’aveux et de révélations qui n’avaient même pas servi.

Anthony Blunt en compagnie de sa (lointaine) cousine, la reine Elizabeth

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Le nom de Blunt s’ajoute ainsi à celui de Maclean, de Burgess et de Philby sur la liste des espions dits de Cambridge qui pourrissent la vie des gouvernements successifs depuis bientôt trente ans.

Au prix d’on ne sait quelles complicités, les traîtres étaient parvenus à atteindre les plus hauts postes de la diplomatie et des services secrets. À chaque fois, quelques heures seulement avant leur arrestation, au nez et à la barbe des serviteurs de la Couronne, les Soviétiques s’étaient fait un malin plaisir d’exfiltrer ces crapules. Guy Burgess est mort depuis longtemps maintenant – que son âme soit maudite ! – mais Donald Maclean et Kim Philby poursuivent à Moscou leur misérable petite vie – que les remords les étouffent ! –.

Quant à Anthony Blunt, alias « Maurice », ce misérable couvert d’honneurs, « quatrième » traître de Cambridge, il a pu rester à Londres et continuer à pavoiser.

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Blunt n’était-il pas cet aristocrate hautain qui l’avait tellement ennuyée à l’inauguration d’une exposition à l’Institut Courtauld ? Grand, droit et raide, il ne lui avait pas plu. Il lui rappelait Windsor, Philip et ce grand dadais ahuri de Charles. Comment la famille royale et l’intelligentsia avaient-elles pu protéger cet infâme individu, cet inverti, ce bolchevique qui avait trahi son pays et sa classe ?

Enfant et jeune homme, lui avait-on révélé, Blunt avait parfois été convié au tea time de sa cousine, la future Reine-Mère Elizabeth. Margaret se délecte de cette parenté encombrante. Sa visite hebdomadaire à Buckingham lui est bien pénible. Elle ne supporte pas la froideur et l’ironie d’une Reine qui feint de s’apitoyer sur « son peuple ». La Prime Minister le malmène, avait-elle osé lui reprocher ! Quelle plaisanterie ! Que sait-elle du peuple, cette rentière éternelle, sinon que grâce à leurs impôts, elle peut entretenir Buckingham, Windsor et Balmoral, élever des canassons qui ne gagnent rien et parader sur le Britannia ?

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Ah, elle en a appris de belles sur la prestigieuse université de Cambridge ! Comme elle avait eu raison de préférer Oxford !

Cette nuit-là, elle s’était apaisée en relisant quelques pages des Routes de la Servitude. La couverture du livre se décollait d’avoir été si souvent ouvert. Les pages étaient noircies d’annotations hâtivement griffonnées dans l’enthousiasme de la lecture. Friedrich Hayek y fustigeait les savants de l’époque, ces apprentis sorciers qui menaçaient la démocratie, le marché et l’épargne ! Elle veut débarrasser l’Angleterre, et même le Monde libre, de cette influence funeste d’idées délétères qui, apparues sur les pelouses de Cambridge, s’étaient propagées comme la peste. Les conservateurs eux-mêmes n’étaient-ils pas devenus socialistes ? S’en étaient-ils seulement rendu compte, ces innocents ?

C’est à elle maintenant d’inverser le cours de cette dérive ! Oxfordienne, rigoriste et conservatrice, elle tient l’occasion d’ajouter quelques touches d’infamie à la renommée des grands noms de Cambridge qu’elle ne porte pas dans son cœur, John Maynard Keynes tout particulièrement. Il a beau être mort, celui-là, il reste une vraie plaie.

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Lord Rothschild, son conseiller de l’ombre, lui a téléphoné la veille pour la convaincre d’épargner Blunt. Au détour d’une phrase, il lui avait révélé que le traître avait été un intime de Keynes, l’économiste honni. Comment sait-il tout ça, le banquier ? Et pourquoi tant d’acharnement à défendre Blunt ? Elle y regardera de plus près.

En attendant, les héritiers de ce Keynes continuent d’entretenir la flamme qui lui brûle le derrière. Ils devront en rabattre ces vieillards cacochymes, ces serviteurs de Satan, ce Meade, ce Kaldor, ce Sraffa, ce Kahn, cette Robinson. N’avaient-ils pas mieux à faire qu’à gaspiller leurs derniers jours à dénigrer sa politique ? C’est fini maintenant. Le keynésianisme, elle en fait son affaire.

*

Bien sûr, aux Communes, elle ne commettrait pas la maladresse d’évoquer Keynes, soi-disant Baron de Tilton. Ce n’est pas le sujet. Ce serait d’ailleurs inutile puisque les journalistes et les chroniqueurs, ces idiots parfois utiles, ne manqueront pas de remonter jusqu’aux troubles années trente pour discréditer les vieilles élites cambridgiennes, Bloomsbury, Keynes et cette ridicule confrérie des Apostles à laquelle Blunt et Forster appartenaient aussi. Au fait, Lord Rothschild n’en faisait-il pas partie lui aussi ?

Le texte est prêt. Elle le relira sur le court chemin qui la conduit de Downing Street au Parlement. Elle en dira suffisamment pour indigner mais pas assez pour être accusée de déloyauté à l’égard de la famille royale.

« Il a été jugé important d’obtenir la coopération de Blunt dans la poursuite des enquêtes menées par les autorités de sûreté, à la suite des défections de Burgess, de Maclean et de Philby, sur la pénétration soviétique des services de sécurité et de renseignement. En conséquence, le Procureur général a autorisé l’offre d’immunité à Blunt à condition qu’il avoue. Le secrétaire particulier de la Reine a été informé à la fois des aveux de M. Blunt et de l’immunité. Blunt n’était pas tenu de démissionner de sa fonction à la Maison Royale, qui n’était pas rémunérée. Il n’avait aucun accès à des informations classifiées et ne présentait aucun risque pour la sécurité, et les autorités de sûreté ont jugé souhaitable de ne pas mettre en péril sa coopération. »

*

La semaine suivante, Margaret remontera à la Tribune sous l’autorité d’un Speaker qui redoute ses attaques contre la famille royale. Elle reprendra la chronologie des faits et ne manquera pas de souligner les dérives d’un Cambridge, converti au marxisme et à l’espionnage.

Les carences du renseignement britannique resteront un sparadrap qui collera à ses doigts et dont elle aura bien du mal à se débarrasser. Car ce 15 novembre 1979, tout n’aura pas été dit sur le plus fameux des nids de taupe qui, quarante-cinq ans plus tôt avait commencé à creuser ses galeries sous la pelouse de la plus prestigieuse université du monde, Cambridge.

Le 21 avril 1946, la mort de Lord Keynes

En avant-première, un extrait du troisième tome à venir de « Mr Keynes et les extravagants – Bretton Woods, le sommet du Monde » (premier tome disponible en librairie et sur les plateformes ; plus).

En mars 1946, Maynard Keynes, accompagné comme toujours de son épouse, Lydia Lopokova, se rend une nouvelle fois, la dernière, aux Etats-Unis pour participer à la Conférence monétaire de Savannah (Géorgie) afin de finaliser la création des deux « organisations de Bretton Woods », le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale. Il y retrouve Harry Dexter White, l’inspirateur et l’organisateur de la Conférence de Bretton Woods (juillet 1944) avec lequel il avait beaucoup bataillé avant, pendant et après. Maintenant en disgrâce car soupçonné d’espionnage (non sans raisons !), White qui devait diriger le FMI, ne sera nommé qu’à son conseil d’administration.

Extrait

« La cérémonie de clôture terminée, les délégués quittent Savannah par un train de nuit qui les conduit à Washington.

Au matin, Keynes lutte contre un nouveau malaise cardiaque. Lydia le trouve allongé sur une table du wagon-restaurant, Harry White[1] à ses côtés. Il restera auprès d’eux jusqu’à Washington. Les délégués présents comprennent que la veille au soir, c’est un adieu définitif qu’ils ont fait à Keynes.

Raymond Mikesell qui, à Bretton Woods, avait concocté l’impossible formule des quotas, écrira bien plus tard : « Ceux d’entre nous qui ont eu le privilège de serrer sa main moite dans le train de Savannah à Washington, après son malaise cardiaque, avons gardé le souvenir d’avoir dit adieu à un homme vraiment noble. »

Maynard Keynes et Harry White à la Conférence de Savannah (mars 1946)
/The LIFE Picture Collection via Getty Images)

Après son malaise dans le train qui le ramenait de Savannah, Maynard revient suffisamment à la vie pour embarquer sur le Queen Mary. À Londres, c’est un spectre qui apparaît. Il est pâle, absent, engoncé dans un fauteuil.

À Tilton, il musarde dans son jardin. Il s’arrête devant l’arbre planté qui n’a jamais porté le moindre fruit. C’est le symbole et le témoin de la stérilité de son couple, son grand regret. « Figuier infertile ; Baron Keynes » s’exclame-t-il avant de retourner se réchauffer à l’intérieur.

La campagne des Downs vue de la maison de Keynes à Tilton (photo de l’auteur)

Il retrouve suffisamment de forces pour tenter quelques promenades avec Lydia[2]. Il accueille sa mère, Florence qui, pour se rassurer, le trouve plutôt en forme. Pendant qu’elle et Lydia papotent, il rend visite à Vanessa et Duncan[3] qui le trouvent plutôt joyeux et, à son habitude, plein de projets.

Ce n’est qu’une rémission.

Le 21 avril, le dimanche de Pâques, il est frappé par une nouvelle attaque plus violente que toutes les précédentes. Il a juste le temps de lancer un grand cri et de s’étendre sur son lit.

Quitte à partir, autant que ce soit dans le calme de Tilton, par une belle journée de Printemps, en serrant une dernière fois la main des deux femmes qu’il a le plus aimées, sa mère et Lydia.

Le pacifiste John Maynard Keynes, n’est pas mort de la guerre, mais d’avoir voulu la paix. Le même jour Florence Keynes devenait arrière-grand-mère.

Maynard n’aurait pas aimé que Vanessa et Duncan assistent à sa mort. Ce n’est pas le souvenir qu’il voulait leur laisser. Il les savait proches et cela suffisait.

Quand le couple de Charleston traverse le petit sentier qui les sépare de Tilton, il comprend que Keynes ne leur laisse que le statut peu enviable de survivant.

Dans la maison de Tilton, Duncan et Vanessa trouvent une Lydia calme, absente, comme soulagée. Les épouses sont souvent comme ça quand commence leur veuvage.

Le mariage de Lydia Lopokova et Maynard Keynes (1925)
Maynard et Lydia

C’est une fin qu’elle redoutait depuis dix ans, même si elle avait toujours espéré sortir victorieuse du mal qui rongeait le cœur de son Maynarochka. Sa mort est une défaite qui la laisse désespérément seule. « Je suis perdue » écrit-elle à celui qui était devenu le plus proche compagnon de combat de Maynard, Lionel Robbins. « Avant de mourir, il était heureux à Tilton, observant sa ferme dans les moindres détails, se promenant au pied de la colline sous un brillant soleil, rayonnant partout de son éclat, jusqu’à sa fin soudaine, le dimanche de Pâques, dans son lit après le petit déjeuner. Je ne peux supporter ça. »

C’est le frère de Maynard, Geoffrey, qui se charge des funérailles : une crémation à Brighton et une dispersion des cendres au sommet des Downs, face à Tilton.

La cérémonie funèbre à Westminster Abbey, en présence du Premier ministre Attlee, ne peut évidemment pas la consoler. D’autres hommages seront rendus, à Cambridge et à Washington, « à l’économiste le plus influent depuis Adam Smith » comme l’écrit The Times. »


[1] Le maître d’œuvre de la Conférence et de l’accord de Bretton Woods. Il s’était alors durement affronté à Keynes.

[2] Lydia Lopokova, son épouse

[3] Sa grande amie, la peintre Vanessa Bell (la sœur de Virginia Woolf) et son compagnon lui aussi peintre, Duncan Grant, qui une quarantaine d’années plus tôt avait été son amant. Leur maison de Charleston (où Keynes avait écrit « Les conséquences économiques de la paix ») est située à quelques centaines de mètres de Tilton, la maison de Keynes.



Picasso et Lady Keynes – Petite histoire d’une amitié et d’un dessin

Pour en savoir plus : mon livre « Mr Keynes et les extravagants – Les secrets de Bloomsbury »

Disponible au format papier dans toutes les bonnes librairies et sur les plateformes (FnacAmazon, etc.). Egalement en e-book.

Lydia Lopokova et Leonid Massine dans un cancan de Parade. Copie du dessin original qu’enverra Picasso à Lady Keynes

Pendant la guerre, les Ballets russes de Serge Diaghilev continuent à parcourir le Monde : les Etats-Unis, l’Amérique latine et même l’Europe. En 1917, ils sont à Rome où les rejoignent Pablo Picasso et Jean Cocteau afin de préparer le ballet Parade. Le premier dessine les costumes et le décor, le second écrit le livret. La musique est confiée à Erik Satie et la chorégraphie à Leonid Massine.

C’est à cette occasion que la ballerine Lydia Lopokova se lie d’amitié avec le peintre. Il la trouve ravissante et inspirante et ne résiste pas au plaisir de la croquer dans des esquisses tracées à l’encre verte. Elle s’est mariée aux Etats-Unis avec l’homme à tout faire de Diaghilev, Randolfo Barrochi, qui entre autres défauts, est … bigame. Le mariage bat de l’aile et Lydia a noué en Espagne une liaison avec Igor Stravinsky. Le musicien n’avait qu’une épouse, mais plusieurs maîtresses. Les deux hommes sont alors présents à Rome. Lydia et Pablo ne seront qu’amis.

D’ailleurs le peintre ne se lie pas seulement avec Lydia Lopokova, mais aussi avec sa camarade, une autre danseuse des Ballets Russes, Olga Khokhlova. Elle lui résiste. Pour la faire céder, le peintre lui promet de l’épouser. Le mariage sera célébré l’année suivante à Barcelone. Olga deviendra le modèle de Pablo. Il fera d’elle des portraits d’abord doux et puis de plus en plus cruels au fur et à mesure que le couple se délite.

Pendant les répétitions de Parade, Picasso ne cesse de croquer les danseurs et tout particulièrement Lydia. Il dessine ainsi son numéro de duettiste avec Massine.

Le cancan de Lydia Lopokova et de Massine qui inspira Picasso

Picasso laissera aussi un gigantesque rideau de scène (qui appartient maintenant au Centre Pompidou) où Lydia apparait debout sur un Pégase. Cocteau est l’Arlequin, Diaghilev le marin, Stravinsky l’esclave noir enturbanné.

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Rideau de scène de Parade, peint par Picasso

Parade est représenté en mai 1917 au Chatelet. Diaghilev présente le spectacle comme le « premier ballet cubiste ». C’est peu dire qu’il est mal accueilli. C’est un vrai scandale. les insultes fusent et les artistes sont enjoints de se rendre au plus vite dans les tranchées. Cocteau manque de se faire blesser par les épingles à chapeau de spectatrices furieuses.

Diaghilev est ravi. Il a compris depuis longtemps que le scandale conduit au succès et renfloue ses finances. Et puis Proust ne voit-il pas dans Parade un « avant-goût du futur » et Apollinaire une nouvelle esthétique qu’il appelle « sur-réalisme », cinq ans avant le « surréalisme » d’André Breton.

Mais surtout, Erik Satie envoie des fleurs à Lydia, « la plus gracieuse des acrobates ».

Après l’aventure de Parade, Lydia restera lié à Picasso et ne manquera pas de lui rendre visite lors des ses passages à Paris.

Lydia rencontrera John Maynard Keynes quelques mois plus tard. Elle l’épousera en 1925 après avoir réussi à divorcer de l’affreux Barocchi. Mais contrairement à Olga Picasso, elle n’abandonnera pas la danse et accompagnera la nouvelle génération de danseurs, celle de Balanchine, de Lifar, de Margot Fonteyn…

Mais il est vrai qu’avec le temps, les liens entre Lydia et Picasso se distendirent. Lydia venait moins en France et Picasso presque jamais en Angleterre.

Au début des années 1950, Picasso se rend pourtant à Londres pour assister à une manifestation du Mouvement de la paix pour lequel il avait dessiné l’année précédente sa fameuse colombe.

La colombe de la paix de Picasso

Mais la réunion est annulée. On lui propose de rencontrer quelques personnalités mais la seule qu’il veut rencontrer est … Lydia devenue entre-temps Lady Keynes, veuve du célèbre économiste.

Le peintre se rend donc au 46, Gordon Square en ignorant sans doute que la maison avait non seulement abrité l’économiste mais aussi la fratrie Stephen (dont Virginia Woolf) qui, cinquante ans plus tôt, avait fondé le groupe de Bloomsbury.

Picasso demande à Lydia si elle danse encore. Pour lui prouver que oui, elle l’entraine dans une danse à deux, un peu comme elle avait l’habitude de le faire autrefois avec Maynard Keynes. Puis Picasso lui explique les raisons de son divorce avec une Olga « trop exigeante » (elle mourra quelques années plus tard) et, surtout, lui promet de lui envoyer le dessin que 35 ans plus tôt il avait fait d’elle dansant un cancan enflammé avec Massine.

De retour à Paris, il ne le retrouve pas et lui envoie une copie avec écrit dessus (en Français) : « Pour Lydia en attendant l’original ».

Judith Mackrell, Bloomsbury Ballerina, London, Weidenfeld & Nicolson, 2008

A la marge d’une exposition : Samuel Courtauld, Bloomsbury et les Keynes

Bien qu’à Londres, l’Institut Courtauld soit installé sur le Strand, en plein cœur de la ville, le nom de son bienfaiteur est assez largement ignoré. Ce qui est moins connu encore, c’est son amitié non seulement avec l’économiste John Maynard Keynes mais aussi avec son épouse, Lydia Lopokova. Il l’a connue lorsqu’elle dansait encore pour Diaghilev. D’ailleurs, si Courtauld n’avait pas été marié à Elizabeth, plus couramment surnommée Lil, il l’aurait peut-être épousée ! En effet, l’industriel n’était pas seulement collectionneur de tableaux. Il aimait aussi les femmes et les voitures de luxe. Plus tard, il revendra d’ailleurs sa Rolls Royce à Keynes…

La suite sur The Conversation (27 mars 2019)

John Maynard Keynes et le cercle des espions

Publié dans The Conversation le 31 mai 2018

Anthony Blunt
Guy Burgess
Kim Philby
Donald Maclean
Harry Dexter White et John Maynard Keynes à Bretton Woods

En novembre 1979, Margaret Thatcher, premier ministre, confirmait devant les Communes que Sir Anthony Blunt, conservateur des collections royales et cousin de la Reine mère, était bien le « quatrième » espion de Cambridge, le complice de Donald Maclean, Guy Burgess et Kim Philby. Côté américain, c’est en 1997, près de 50 ans après la fièvre maccarthyste qu’une Commission du Sénat présidée par le sénateur démocrate de New York, Daniel Moynihan, rendait compte de l’opération « Venona » chargée de décrypter les câbles envoyés par les officiers résidents du NKVD (puis KGB), installés dans les pays occidentaux. Ce rapport concluait : « La complicité d’Alger Hiss du Département d’État semble établie, comme l’est aussi celle de Harry Dexter White du Département du Trésor. «