Michael Straight, disciple de Keynes et 6° espion de Cambridge

Michael Straight est un personnage central de
« Mr Keynes et les extravagants. T2 – Cambridge la rouge »

Disponible en librairie, sur Librinova (e-book et papier), FNACAmazonKobo et autres plateformes

Dans un précédent article sur « Anthony Blunt  » et la série « The Crown » j’évoquais le personnage de Michael Straight qui avait dénoncé en 1963 l’espion que protégeait la Couronne.

Michael Straight dans la série The Crown (saison 3, épisode 1)

Straight avait deux ans lorsque son père mourut à Paris de la grippe espagnole et dix quand sa mère, héritière de la très riche et très ancienne famille Whitney, connue pour ses intérêts dans la Standard Oil et sa philanthropie, avait suivi son second mari en Angleterre pour y fonder une communauté utopique dans le château de Darlington (Devon). Celui-ci abritera aussi un collège et une école d’été renommée dédiée à la musique. Dorothy Whitney, qui avec son mari, fréquentait Bloomsbury, connaissait Keynes avec qui elle entretenait une correspondance qui avait souvent pour sujet… Michael.

Dorothy Whitney Elmhirst,
la mère de Michael Straight

Le jeune homme avait commencé ses études universitaires à la London School of Economics avant de rejoindre Cambridge et son ami, le jeune poète John Cornford, leader des étudiants communistes. Il n’a pas vingt quand ce séduisant fils de famille entre dans le cercle de Keynes qui, le lundi soir, réunit professeurs et étudiants autour d’exposés généralement très abscons. L’économiste l’aide à être élu « Apôtre » titre donné aux nouveaux entrants d’une prestigieuse société secrète, les Apôtres, à laquelle faisaient aussi partie Anthony Blunt, Guy Burgess et Victor Rothschild.

Quand il fait leur connaissance, ils sont déjà entrés en clandestinité. Guy et Anthony sont bien sûr attirés par la beauté du jeune héritier qui n’aime pourtant que les femmes. Malgré son physique avantageux, il racontera plus tard quelques « râteaux » notoires. Invité par les Keynes au dîner qui suit l’inauguration du Cambridge Arts Theatre (la veille même de la publication de la Théorie Générale) il se fait sèchement éconduire par sa voisine de table, la toute jeune et prometteuse ballerine, Margot Fonteyn. Il tentera aussi sa chance avec une jeune comédienne considérée comme la plus belle femme de Cambridge, Tess Mayor, qui restera la grande amie de Blunt jusqu’à la mort de celui-ci. [1]

Malgré Keynes, le marxisme est devenu la pensée dominante, et même unique, parmi la nouvelle génération d’étudiants. Michael y adhérerait moins par conviction que par conformisme et par amitié. Il se veut fidèle à John Cornford mort en décembre 1936 en combattant en Espagne l’armée nationaliste. Il n’en reconnaît pas moins la force des critiques de son mentor, Keynes, qui dénie tout caractère scientifique et opérationnel au Capital, selon lui, un horrible charabia.

John Cornford (1915-1936)

Blunt entraîne Straight dans un de ces voyages en URSS organisé par Intourist, une agence du Komintern qui a pour mission d’afficher les grandes réussites du Parti et de convaincre les intellectuels occidentaux que les horreurs racontées par la presse réactionnaire ne sont que de viles calomnies.

C’est ainsi que Blunt recrute le jeune Straight qui rêve d’une carrière politique en Angleterre. Keynes avait d’ailleurs appuyé sa naturalisation.

Il semblerait que Staline lui-même en voyant la photo du jeune homme qui ressemblait à son idole, Gary Cooper et, par ailleurs, doté d’un réseau familial qui incluait les Roosevelt, ait décidé de le faire revenir aux États-Unis. S’il s’y prenait bien, il pourrait un jour devenir Président. Michael part donc à Washington, écrit quelques discours pour le Président et se fait contacter par un officier du NKVD (futur KGB) qui se fait appeler « Michael Green »[2].

Michael Green alias Iskhak Akhmerov
Officier traitant de Straight

Comme espion et même comme « agent dormant » ; il se révélera certainement moins productif que ses amis de Cambridge. Toutefois, engagé au Département d’État, il délivrera des renseignements utiles sur la situation en Asie alors même que l’URSS, menacée par le Japon, ne rêve que d’une chose : l’entrée en guerre des États-Unis. Avec The New Republic, le journal fondé par ses parents qu’il dirigera ensuite, il organise une propagande antinipponne téléguidée par « Green » (opération Snow).

À l’occasion d’une party donnée par les Keynes aux États-Unis où il a été invité, Michael Straight retrouve son maître. Deux ans plus tard il lui dédicacera son livre Make This the Last War dédié à John Cornford ce qui lui vaudra en retour ce conseil : « toujours voir la politique comme l’art du possible ».

Croyons-le lorsqu’il affirmera bien plus tard dans « Un si long silence » qu’après la guerre, il avait abandonné ses activités d’espionnage. D’après lui, il aurait menacé Burgess de le dénoncer s’il ne quittait pas les États-Unis où, en poste à l’ambassade, il livrait des documents secrets sur la Corée. Parfois il retourne en Angleterre, notamment pour le dîner annuel des Apôtres où un Blunt inquiet le teste sur ses intentions. Il en vient presque aux mains avec un autre apôtre, l’historien communiste Eric Hobsbawm qui ne trouvait rien à dire au « coup de Prague » qui installait un régime stalinien à Prague.

Keynes avait été nommé en 1942 Président du Conseil pour l’encouragement de la Musique et des Arts. C’est un postesimilaire, qui n’existait pas encore aux États-Unis, qu’Arthur Schlesinger, le conseiller de Kennedy, lui propose. La confirmation par le Congrès exige une enquête du FBI. Straight avait miraculeusement échappé aux traques Maccarthistes, plus efficaces dans l’identification des sympathisants que dans la découverte de vrais espions. Il sait néanmoins sa position fragile et préfère prendre les devants en se confessant à Schlesinger. Le ministre de la Justice, Robert Kennedy lui demande de se dénoncer au FBI qui l’enverra ensuite à Londres pour se faire interroger par le MI5 et confirmer avoir été recruté par Blunt. Les deux hommes auront l’occasion de se revoir en privé et deviser sur leurs destins et sur l’art de Paul Cézanne.

Michael Straight

Non seulement Straight ne sera pas inquiété et si l’assassinat du Président et son remplacement par Lyndon Johnson, qui hait le clan Kennedy, retarde sa nomination, Nixon la confirmera.

Il pourra alors écrire ses souvenirs d’espion …

Le livre confession de Michael Straight

Pour la petite histoire, Michael Straight épousera en deuxième noce Nina Auchincloss Steers, la belle-sœur de Jackie Kennedy dont il était un familier.


[1] Teresa « Tess »  Mayor épousera Victor Rothschild, avec qui, pendant la guerre elle avait travaillé au MI5 -le contre-espionnage-. Leur fille ainée épousera l’économiste, prix Nobel et … « apôtre » Amartya Sen.

[2] Il s’agit de Iskhak Akhmerov qui, sous le nom de Bill, sera aussi l’officier traitant de Harry Dexter White, le négociateur de Bretton Woods.

Références :

Références :

Carter Miranda, Anthony Blunt: His Lives. London, Macmillan. 2001.
Perry Roland, The Last of the Cold War Spies: The Life of Michael Straight, Cambridge, MA : Da Capo Press, 2005.
Straight Michael, After long silence, New York, Norton & Company, 1983

Publié par Jean-Marc SIROEN

Jean-Marc Siroën est né à Paris. Docteur en Sciences économiques, Professeur aux Universités d’Orléans et de Paris Dauphine, il a écrit de nombreux livres et articles d’économie. Il intervient également dans les médias sur les questions internationales. Il livre ici son premier récit romanesque qui explore quelques épisodes de l’histoire du XX° siècle qui impliquèrent le célèbre économiste John Maynard Keynes.

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