Anthony Blunt et The Crown. La réalité est-elle pire que la fiction ?

Blunt et la Reine dans la série The Crown

Dans « Mr Keynes et les extravagants – T2 – Cambridge la Rouge », Anthony Blunt est un extravagant « central » puisque ce brillant étudiant cambridgien, « Apostle » fut proche de Keynes, de Julian Bell, de Bloomsbury et membre du réseau de Cambridge. Le livre commence ainsi par la dénonciation de Blunt par Margaret Thatcher (chapitre 1).

La série « The Crown » (Netflix) met en scène la révélation à la Reine des turpitudes du Conservateur des Collections Royales. Du vrai, du faux…

L’épisode 1, saison 3 de la série Netflix, The Crown, est consacré à l’identification comme espion d’Anthony Blunt, historien d’art mondialement reconnu, conservateur des Collections Royales.

L’essentiel est vrai : il fut bien le 4° espion identifié du « Cambridge ring » ce groupe d’espions recruté au milieu des années 1930 par le NKVD (l’ancêtre du KGB) et qui avait fait passer en Union soviétique une masse considérable d’informations et de documents secrets. Les trois premiers -Maclean, Burgess et Philby- avaient déjà été exfiltrés vers l’URSS, chaque fois avec l’aide de… Blunt[1]. Le nom du cinquième homme, John Cairncross ne sera rendu public que dans les années 1990 (son personnage apparaîtra dans le film Imitation Game sur Turing).

C’est bien l’espion américain qu’il avait recruté à Cambridge en 1935, Michael Straight, qui l’avait dénoncé au FBI en 1963 puis au MI5. Cet intellectuel progressiste, proche du clan Kennedy et qui fut un protégé de Blunt et de Keynes, pourrait d’ailleurs être considéré comme le « sixième » de Cambridge.

La culpabilité de Blunt resta secrète et il put conserver ses activités, jusqu’à sa retraite en 1972, et ses titres jusqu’à sa dénonciation, en 1979, par Margaret Thatcher qui confirmera ce qui était devenu une rumeur persistante (il y en eut beaucoup d’autres…) : l’appartenance de Blunt au « groupe de Cambridge ».

Pour le reste, la fiction s’est arrangée avec la réalité ce qui, en soi, est parfaitement normal pour une fiction « inspirée de faits réels ».

Arrangement véniel, la série fait habiter Blunt à Buckingham ce qui appuie l’impression de proximité avec la famille royale. Il vivait en réalité dans un magnifique appartement de la Fondation Courtauld, une sorte d’École du Louvre, qu’il dirigeait et où il abritait aussi sa magnifique collection de tableaux et d’esquisses.

The Crown situe l’affaire Blunt au début du gouvernement travailliste d’Harold Wilson. En réalité, c’est Sir Alec Douglas Home qui dirigeait alors le pays. Mais le scénario avait besoin de ce petit décalage pour introduire les rumeurs venues de l’extrême droite selon lesquelles Harold Wilson aurait été autrefois recruté par les services secrets soviétiques ce qui permettait d’introduire un amusant et anachronique quiproquo. Quand le Directeur du MI5 vint annoncer à la Reine la découverte d’un espion infiltré au sommet de l’État, celle-ci est parfaitement au courant des rumeurs malveillantes qui concernent son Premier ministre. Le chef du MI5 ne donnant pas immédiatement le nom du traître, elle est persuadée qu’il s’agit de son Premier ministre Harold Wilson avant de découvrir, mi-soulagée, mi-surprise, qu’il s’agit de son cher Anthony. Pour la petite histoire, dans The Crown, le Directeur du MI5 est Martin Furnival Jones qui ne dirigera l’agence qu’en 1965. Le vrai Directeur était alors Roger Hollis, un vieil ami de Blunt et de Burgess et qui sera lui-même suspecté d’être un espion soviétique.

Le fait que le scénario fasse révéler à la Reine la trahison de Blunt par le Directeur du MI5 plutôt que par le Premier ministre est d’autant plus étrange que, dans la série, comme dans la réalité, sans doute, c’est toujours le chef du gouvernement qui annonce les mauvaises nouvelles à la souveraine. Peut-être voit-il juste néanmoins. Les archives auraient révélé récemment que, contrairement à ce que l’on croyait, ce ne serait par Sir Alec Douglas-Home qui aurait gracié l’espion. Lorsque quinze ans plus tard, Margaret Thatcher confirmera la rumeur aux Communes, elle déclarera ainsi : « le Procureur général a autorisé l’offre d’immunité à Blunt à condition qu’il avoue. Le secrétaire particulier de la Reine a été informé à la fois des aveux de M. Blunt et de l’immunité. » Il n’est donc pas impossible que le Premier ministre ait alors été court-circuité.

Les révélations de Michael Straight ne surprennent pas autant le MI5 que ce que laisse entendre la série. Blunt était suspecté depuis les années 1950 et il fut interrogé à de nombreuses reprises par ses anciens collègues. La révélation de Straight apportait seulement la preuve qui manquait au service du contre-espionnage pour accuser l’intouchable Blunt.

Intouchable car, en plus de ses fonctions, de ses titres, des services rendus à la couronne, de sa réputation comme expert de la Renaissance française (Poussin, notamment), de sa reconnaissance académique, il était aussi un cousin certes éloigné, mais un cousin quand même, de la Reine. Après la guerre, il avait su lier des liens d’amitié avec son père, le roi George VI.

La Reine avec Anthony Blunt (en vrai)

Quitte à lier les différents scandales de l’époque, le scénario aborde aussi l’affaire Profumo, ce secrétaire d’Etat à la guerre qui, au début des années 1960, aurait entretenu des relations extraconjugales avec un mannequin qui était aussi la maîtresse d’un officier des renseignements soviétiques. Il se trouve que l’entremetteur, qui se suicidera après sa mise en cause, Stephen Ward, un ostéopathe et dessinateur amateur, avait soigné le Duc d’Edimbourg et dessiné quelques portraits de lui ce qui pouvait inciter les journaux à scandale à l’impliquer dans l’affaire.

Dans le film, Blunt rappelle au Prince qu’il est en possession des fameux portraits et qu’il pourrait bien en faire usage si on révélait son affaire et si on le privait de ses fonctions. Il semble bien, en effet, d’après la biographie de Miranda Carter, que le rachat de ces portraits fut une de ces « missions spéciales » rendues à la Couronne par Anthony Blunt. Il n’est pas certain qu’il les détenait toujours et, en eux-mêmes, ils étaient peut-être gênants, mais pas suffisamment compromettants pour justifier un chantage. La Princesse Margaret aussi avait été portraiturée par l’ostéopathe.

Anthony Blunt avec la Princesse Margaret

En réalité, les « missions spéciales » confiées à Blunt par la famille royale depuis la fin de la guerre avaient permis à l’espion non seulement d’alimenter les services secrets soviétiques mais d’accélérer sa carrière et… de le couvrir en cas de besoin.

Après la guerre, il avait ainsi été chargé d’expurger les archives royales de tout ce qui rappelait les compromissions des membres de la famille royale avec les nazis. Il avait même été envoyé en Allemagne, au château de Kronberg, occupé par l’armée Patton mais où habitait la Princesse Sophie, sœur du Prince Philip, futur duc d’Edimbourg. Son mari, le prince Philip de Hesse avait servi d’intermédiaire entre les dignitaires nazis et son cousin, le Duc de Windsor, l’ancien roi Edouard VIII.

La biographe de Blunt, Miranda Carter, évoque la rumeur selon laquelle l’historien d’art aurait détenu de secrets sur le passé nazi du Prince qui est d’ailleurs davantage celui de ses sœurs et de leurs maris. En réalité tout était déjà connu et il ne restait pas grand-chose à découvrir (la Princesse Sophie ne fut pas invitée au mariage de son frère).

En réalité, Blunt avait sans doute été envoyé à Kronberg pour récupérer la correspondance entre le roi déchu, Edouard VIII-Duc de Windsor, avec Hitler. On se demande encore s’il ne trouva rien ou si, après avoir tout trouvé, il préféra les garder pour lui pour se protéger de révélations futures[2].

Mais le plus vraisemblable dans le secret que seule une Margaret Thatcher pouvait remettre en cause est qu’alors personne n’avait vraiment envie de révéler la trahison de Blunt. La famille royale pour les raisons évoquées, les services secrets qui ne voulaient pas se ridiculiser une fois plus après une série de scandales qui les remettaient en cause, ni le personnel politique qui face aux problèmes économiques et sociaux ne voyaient sans doute pas le bénéfice politique qu’ils pourraient tirer de l’affaire.

Voir :

Miranda Carter, Anthony Blunt, His Lives, Macmillan, 2001.

Michael Straight, After Long Silence, , W.W. Noton &Co, 1983


[1] La participation de Blunt à l’exfiltration de Philby en 1963 est moins connue et sans doute moins importante que son implication dans celle de Maclean et Burgess en 1951. Néanmoins, si Blunt s’était rendu à Beyrouth, où résidait Philby, quelques jours avant son exfiltration ce n’était sûrement pas pour étudier l’ »orchidée grenouille » comme il le prétendait d’autant moins que personne n’avait jamais vu cette plante au Moyen-Orient !

[2] Si The Crown n’évoque pas l’équipée de Kronberg elle consacre un épisode aux dossiers de Marbourg qui expose les compromissions de l’ancien roi avec les Nazis pour reconquérir son trône (saison 2, épisode 6).

Publié par Jean-Marc SIROEN

Jean-Marc Siroën est né à Paris. Docteur en Sciences économiques, Professeur aux Universités d’Orléans et de Paris Dauphine, il a écrit de nombreux livres et articles d’économie. Il intervient également dans les médias sur les questions internationales. Il livre ici son premier récit romanesque qui explore quelques épisodes de l’histoire du XX° siècle qui impliquèrent le célèbre économiste John Maynard Keynes.

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