Scandale aux Communes

Premier chapitre introductif de « Mr Keynes et les extravagants – Cambridge la rouge« 

« Ma politique est basée non pas sur des théories économiques mais sur des principes avec lesquels moi et des millions de semblables ont été élevés : un honnête jour de travail pour une honnête paye ; vivre selon ses moyens ; garder un pécule pour les mauvais jours ; payer ses factures à l’heure ; soutenir la police. »

Margaret Thatcher

Ce matin du 15 novembre 1979, Margaret Thatcher se lève fatiguée, d’une nuit sans sommeil, occupée à se torturer l’esprit, à mordiller son stylo, à écraser sa plume par des ratures trop appuyées.

Margaret ne dirige le gouvernement que depuis six mois et déjà elle se prépare à offusquer la Reine et discréditer cette arrogante aristocratie qui la méprise. Elle accomplira son devoir avec appréhension mais sans déplaisir. Pas une minute elle n’a douté. D’ailleurs, Margaret ne doute pas. C’est sa force.

Encore doit-elle trouver les mots justes qui feront de son discours aux Communes un acte de courage et de sincérité plutôt qu’une vile délation. Toute la nuit, elle a vu les phrases, les a entendues même. Denis, son époux, ne l’a-t-il pas surprise à les marmonner dans ses rares moments de somnolence ?

*

Le livre d’Andrew Boyle, Le Climat de Trahison lui donne une formidable opportunité d’infliger une leçon à cette élite condescendante qui cultive l’entre-soi, prête à toutes les trahisons et à tous les reniements pour conserver ses privilèges et satisfaire ses envies, fussent-elles répugnantes. Ils se haïssent tous, mais font corps à la moindre menace. Ils abritent leurs privilèges derrière un rempart qui les protège des honnêtes classes moyennes, abandonnées au pied des marches. Elle, Margaret Thatcher, née Roberts, Premier ministre, première femme à occuper cette fonction, s’est faite seule, par son travail, sa volonté et sa frugalité. Elle a forcé les portes que sa naissance ne lui ouvrait pas. Elle est entrée à Oxford qui rechignait à recruter les filles d’épicier et de couturière, mais au prix d’une humiliante épreuve de rattrapage. God bless me !

*

Margaret est déterminée. Aucun scandale ne peut l’atteindre. Boyle lui donne l’occasion d’affirmer son autorité sur ses ennemis comme sur ses faux amis. Elle ne la laissera pas passer.

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Si Boyle n’a pas osé citer le nom du traître, beaucoup ont deviné la véritable identité de ce « Maurice », pseudonyme manifestement inspiré du roman éponyme d’E. M. Forster, une cochonnerie écrite il y a bien longtemps, avant même sa naissance. L’éditeur avait profité de la soi-disant libération des mœurs pour l’extraire de l’enfer où ce livre immonde aurait dû se perdre. Ne racontait-il pas la perversion pédéraste d’un fringant jeune homme qui avait fait ses études à Cambridge ? Margaret s’était fait violence pour lire ce roman exhumé des tréfonds. Horrifiée, elle n’avait même pas pu le terminer.

Quelques journalistes s’étaient pourtant régalés de cette pornographie qui entretenait la rumeur. Derrière le « Maurice » de Boyle, cet espion à la solde des Soviétiques, ne se dissimulait-il pas une personnalité en vue qui ressemblait trop au « Maurice » de Forster pour qu’il s’agisse d’une coïncidence involontaire.

Le patron du MI5, le contre-espionnage de Sa Majesté, un homme de confiance quoique nommé par son prédécesseur travailliste, lui avait confirmé la rumeur. Il s’agissait bien du très estimé Sir Anthony Blunt, un des plus grands historiens d’art de son époque, le plus grand peut-être, bien né, cambridgien et homosexuel notoire. Dès les années 1950, il fut soupçonné de trahison. Dénoncé, il fut secrètement gracié par un de ses prédécesseurs, un aristocrate sans envergure, le Comte Alec Douglas Home, quatorzième du titre. Cette faveur lui aurait été accordée en échange d’aveux et de révélations qui n’avaient même pas servi.

Anthony Blunt en compagnie de sa (lointaine) cousine, la reine Elizabeth

*

Le nom de Blunt s’ajoute ainsi à celui de Maclean, de Burgess et de Philby sur la liste des espions dits de Cambridge qui pourrissent la vie des gouvernements successifs depuis bientôt trente ans.

Au prix d’on ne sait quelles complicités, les traîtres étaient parvenus à atteindre les plus hauts postes de la diplomatie et des services secrets. À chaque fois, quelques heures seulement avant leur arrestation, au nez et à la barbe des serviteurs de la Couronne, les Soviétiques s’étaient fait un malin plaisir d’exfiltrer ces crapules. Guy Burgess est mort depuis longtemps maintenant – que son âme soit maudite ! – mais Donald Maclean et Kim Philby poursuivent à Moscou leur misérable petite vie – que les remords les étouffent ! –.

Quant à Anthony Blunt, alias « Maurice », ce misérable couvert d’honneurs, « quatrième » traître de Cambridge, il a pu rester à Londres et continuer à pavoiser.

*

Blunt n’était-il pas cet aristocrate hautain qui l’avait tellement ennuyée à l’inauguration d’une exposition à l’Institut Courtauld ? Grand, droit et raide, il ne lui avait pas plu. Il lui rappelait Windsor, Philip et ce grand dadais ahuri de Charles. Comment la famille royale et l’intelligentsia avaient-elles pu protéger cet infâme individu, cet inverti, ce bolchevique qui avait trahi son pays et sa classe ?

Enfant et jeune homme, lui avait-on révélé, Blunt avait parfois été convié au tea time de sa cousine, la future Reine-Mère Elizabeth. Margaret se délecte de cette parenté encombrante. Sa visite hebdomadaire à Buckingham lui est bien pénible. Elle ne supporte pas la froideur et l’ironie d’une Reine qui feint de s’apitoyer sur « son peuple ». La Prime Minister le malmène, avait-elle osé lui reprocher ! Quelle plaisanterie ! Que sait-elle du peuple, cette rentière éternelle, sinon que grâce à leurs impôts, elle peut entretenir Buckingham, Windsor et Balmoral, élever des canassons qui ne gagnent rien et parader sur le Britannia ?

*

Ah, elle en a appris de belles sur la prestigieuse université de Cambridge ! Comme elle avait eu raison de préférer Oxford !

Cette nuit-là, elle s’était apaisée en relisant quelques pages des Routes de la Servitude. La couverture du livre se décollait d’avoir été si souvent ouvert. Les pages étaient noircies d’annotations hâtivement griffonnées dans l’enthousiasme de la lecture. Friedrich Hayek y fustigeait les savants de l’époque, ces apprentis sorciers qui menaçaient la démocratie, le marché et l’épargne ! Elle veut débarrasser l’Angleterre, et même le Monde libre, de cette influence funeste d’idées délétères qui, apparues sur les pelouses de Cambridge, s’étaient propagées comme la peste. Les conservateurs eux-mêmes n’étaient-ils pas devenus socialistes ? S’en étaient-ils seulement rendu compte, ces innocents ?

C’est à elle maintenant d’inverser le cours de cette dérive ! Oxfordienne, rigoriste et conservatrice, elle tient l’occasion d’ajouter quelques touches d’infamie à la renommée des grands noms de Cambridge qu’elle ne porte pas dans son cœur, John Maynard Keynes tout particulièrement. Il a beau être mort, celui-là, il reste une vraie plaie.

*

Lord Rothschild, son conseiller de l’ombre, lui a téléphoné la veille pour la convaincre d’épargner Blunt. Au détour d’une phrase, il lui avait révélé que le traître avait été un intime de Keynes, l’économiste honni. Comment sait-il tout ça, le banquier ? Et pourquoi tant d’acharnement à défendre Blunt ? Elle y regardera de plus près.

En attendant, les héritiers de ce Keynes continuent d’entretenir la flamme qui lui brûle le derrière. Ils devront en rabattre ces vieillards cacochymes, ces serviteurs de Satan, ce Meade, ce Kaldor, ce Sraffa, ce Kahn, cette Robinson. N’avaient-ils pas mieux à faire qu’à gaspiller leurs derniers jours à dénigrer sa politique ? C’est fini maintenant. Le keynésianisme, elle en fait son affaire.

*

Bien sûr, aux Communes, elle ne commettrait pas la maladresse d’évoquer Keynes, soi-disant Baron de Tilton. Ce n’est pas le sujet. Ce serait d’ailleurs inutile puisque les journalistes et les chroniqueurs, ces idiots parfois utiles, ne manqueront pas de remonter jusqu’aux troubles années trente pour discréditer les vieilles élites cambridgiennes, Bloomsbury, Keynes et cette ridicule confrérie des Apostles à laquelle Blunt et Forster appartenaient aussi. Au fait, Lord Rothschild n’en faisait-il pas partie lui aussi ?

Le texte est prêt. Elle le relira sur le court chemin qui la conduit de Downing Street au Parlement. Elle en dira suffisamment pour indigner mais pas assez pour être accusée de déloyauté à l’égard de la famille royale.

« Il a été jugé important d’obtenir la coopération de Blunt dans la poursuite des enquêtes menées par les autorités de sûreté, à la suite des défections de Burgess, de Maclean et de Philby, sur la pénétration soviétique des services de sécurité et de renseignement. En conséquence, le Procureur général a autorisé l’offre d’immunité à Blunt à condition qu’il avoue. Le secrétaire particulier de la Reine a été informé à la fois des aveux de M. Blunt et de l’immunité. Blunt n’était pas tenu de démissionner de sa fonction à la Maison Royale, qui n’était pas rémunérée. Il n’avait aucun accès à des informations classifiées et ne présentait aucun risque pour la sécurité, et les autorités de sûreté ont jugé souhaitable de ne pas mettre en péril sa coopération. »

*

La semaine suivante, Margaret remontera à la Tribune sous l’autorité d’un Speaker qui redoute ses attaques contre la famille royale. Elle reprendra la chronologie des faits et ne manquera pas de souligner les dérives d’un Cambridge, converti au marxisme et à l’espionnage.

Les carences du renseignement britannique resteront un sparadrap qui collera à ses doigts et dont elle aura bien du mal à se débarrasser. Car ce 15 novembre 1979, tout n’aura pas été dit sur le plus fameux des nids de taupe qui, quarante-cinq ans plus tôt avait commencé à creuser ses galeries sous la pelouse de la plus prestigieuse université du monde, Cambridge.

Publié par Jean-Marc SIROEN

Jean-Marc Siroën est né à Paris. Docteur en Sciences économiques, Professeur aux Universités d’Orléans et de Paris Dauphine, il a écrit de nombreux livres et articles d’économie. Il intervient également dans les médias sur les questions internationales. Il livre ici son premier récit romanesque qui explore quelques épisodes de l’histoire du XX° siècle qui impliquèrent le célèbre économiste John Maynard Keynes.

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