Le 21 avril 1946, la mort de Lord Keynes

En avant-première, un extrait du troisième tome à venir de « Mr Keynes et les extravagants – Bretton Woods, le sommet du Monde » (premier tome disponible en librairie et sur les plateformes ; plus).

En mars 1946, Maynard Keynes, accompagné comme toujours de son épouse, Lydia Lopokova, se rend une nouvelle fois, la dernière, aux Etats-Unis pour participer à la Conférence monétaire de Savannah (Géorgie) afin de finaliser la création des deux « organisations de Bretton Woods », le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale. Il y retrouve Harry Dexter White, l’inspirateur et l’organisateur de la Conférence de Bretton Woods (juillet 1944) avec lequel il avait beaucoup bataillé avant, pendant et après. Maintenant en disgrâce car soupçonné d’espionnage (non sans raisons !), White qui devait diriger le FMI, ne sera nommé qu’à son conseil d’administration.

Extrait

« La cérémonie de clôture terminée, les délégués quittent Savannah par un train de nuit qui les conduit à Washington.

Au matin, Keynes lutte contre un nouveau malaise cardiaque. Lydia le trouve allongé sur une table du wagon-restaurant, Harry White[1] à ses côtés. Il restera auprès d’eux jusqu’à Washington. Les délégués présents comprennent que la veille au soir, c’est un adieu définitif qu’ils ont fait à Keynes.

Raymond Mikesell qui, à Bretton Woods, avait concocté l’impossible formule des quotas, écrira bien plus tard : « Ceux d’entre nous qui ont eu le privilège de serrer sa main moite dans le train de Savannah à Washington, après son malaise cardiaque, avons gardé le souvenir d’avoir dit adieu à un homme vraiment noble. »

Maynard Keynes et Harry White à la Conférence de Savannah (mars 1946)
/The LIFE Picture Collection via Getty Images)

Après son malaise dans le train qui le ramenait de Savannah, Maynard revient suffisamment à la vie pour embarquer sur le Queen Mary. À Londres, c’est un spectre qui apparaît. Il est pâle, absent, engoncé dans un fauteuil.

À Tilton, il musarde dans son jardin. Il s’arrête devant l’arbre planté qui n’a jamais porté le moindre fruit. C’est le symbole et le témoin de la stérilité de son couple, son grand regret. « Figuier infertile ; Baron Keynes » s’exclame-t-il avant de retourner se réchauffer à l’intérieur.

La campagne des Downs vue de la maison de Keynes à Tilton (photo de l’auteur)

Il retrouve suffisamment de forces pour tenter quelques promenades avec Lydia[2]. Il accueille sa mère, Florence qui, pour se rassurer, le trouve plutôt en forme. Pendant qu’elle et Lydia papotent, il rend visite à Vanessa et Duncan[3] qui le trouvent plutôt joyeux et, à son habitude, plein de projets.

Ce n’est qu’une rémission.

Le 21 avril, le dimanche de Pâques, il est frappé par une nouvelle attaque plus violente que toutes les précédentes. Il a juste le temps de lancer un grand cri et de s’étendre sur son lit.

Quitte à partir, autant que ce soit dans le calme de Tilton, par une belle journée de Printemps, en serrant une dernière fois la main des deux femmes qu’il a le plus aimées, sa mère et Lydia.

Le pacifiste John Maynard Keynes, n’est pas mort de la guerre, mais d’avoir voulu la paix. Le même jour Florence Keynes devenait arrière-grand-mère.

Maynard n’aurait pas aimé que Vanessa et Duncan assistent à sa mort. Ce n’est pas le souvenir qu’il voulait leur laisser. Il les savait proches et cela suffisait.

Quand le couple de Charleston traverse le petit sentier qui les sépare de Tilton, il comprend que Keynes ne leur laisse que le statut peu enviable de survivant.

Dans la maison de Tilton, Duncan et Vanessa trouvent une Lydia calme, absente, comme soulagée. Les épouses sont souvent comme ça quand commence leur veuvage.

Le mariage de Lydia Lopokova et Maynard Keynes (1925)
Maynard et Lydia

C’est une fin qu’elle redoutait depuis dix ans, même si elle avait toujours espéré sortir victorieuse du mal qui rongeait le cœur de son Maynarochka. Sa mort est une défaite qui la laisse désespérément seule. « Je suis perdue » écrit-elle à celui qui était devenu le plus proche compagnon de combat de Maynard, Lionel Robbins. « Avant de mourir, il était heureux à Tilton, observant sa ferme dans les moindres détails, se promenant au pied de la colline sous un brillant soleil, rayonnant partout de son éclat, jusqu’à sa fin soudaine, le dimanche de Pâques, dans son lit après le petit déjeuner. Je ne peux supporter ça. »

C’est le frère de Maynard, Geoffrey, qui se charge des funérailles : une crémation à Brighton et une dispersion des cendres au sommet des Downs, face à Tilton.

La cérémonie funèbre à Westminster Abbey, en présence du Premier ministre Attlee, ne peut évidemment pas la consoler. D’autres hommages seront rendus, à Cambridge et à Washington, « à l’économiste le plus influent depuis Adam Smith » comme l’écrit The Times. »


[1] Le maître d’œuvre de la Conférence et de l’accord de Bretton Woods. Il s’était alors durement affronté à Keynes.

[2] Lydia Lopokova, son épouse

[3] Sa grande amie, la peintre Vanessa Bell (la sœur de Virginia Woolf) et son compagnon lui aussi peintre, Duncan Grant, qui une quarantaine d’années plus tôt avait été son amant. Leur maison de Charleston (où Keynes avait écrit « Les conséquences économiques de la paix ») est située à quelques centaines de mètres de Tilton, la maison de Keynes.



Publié par Jean-Marc SIROEN

Jean-Marc Siroën est né à Paris. Docteur en Sciences économiques, Professeur aux Universités d’Orléans et de Paris Dauphine, il a écrit de nombreux livres et articles d’économie. Il intervient également dans les médias sur les questions internationales. Il livre ici son premier récit romanesque qui explore quelques épisodes de l’histoire du XX° siècle qui impliquèrent le célèbre économiste John Maynard Keynes.

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