Picasso et Lady Keynes – Petite histoire d’une amitié et d’un dessin

Pour en savoir plus : mon livre « Mr Keynes et les extravagants – Les secrets de Bloomsbury »

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Lydia Lopokova et Leonid Massine dans un cancan de Parade. Copie du dessin original qu’enverra Picasso à Lady Keynes

Pendant la guerre, les Ballets russes de Serge Diaghilev continuent à parcourir le Monde : les Etats-Unis, l’Amérique latine et même l’Europe. En 1917, ils sont à Rome où les rejoignent Pablo Picasso et Jean Cocteau afin de préparer le ballet Parade. Le premier dessine les costumes et le décor, le second écrit le livret. La musique est confiée à Erik Satie et la chorégraphie à Leonid Massine.

C’est à cette occasion que la ballerine Lydia Lopokova se lie d’amitié avec le peintre. Il la trouve ravissante et inspirante et ne résiste pas au plaisir de la croquer dans des esquisses tracées à l’encre verte. Elle s’est mariée aux Etats-Unis avec l’homme à tout faire de Diaghilev, Randolfo Barrochi, qui entre autres défauts, est … bigame. Le mariage bat de l’aile et Lydia a noué en Espagne une liaison avec Igor Stravinsky. Le musicien n’avait qu’une épouse, mais plusieurs maîtresses. Les deux hommes sont alors présents à Rome. Lydia et Pablo ne seront qu’amis.

D’ailleurs le peintre ne se lie pas seulement avec Lydia Lopokova, mais aussi avec sa camarade, une autre danseuse des Ballets Russes, Olga Khokhlova. Elle lui résiste. Pour la faire céder, le peintre lui promet de l’épouser. Le mariage sera célébré l’année suivante à Barcelone. Olga deviendra le modèle de Pablo. Il fera d’elle des portraits d’abord doux et puis de plus en plus cruels au fur et à mesure que le couple se délite.

Pendant les répétitions de Parade, Picasso ne cesse de croquer les danseurs et tout particulièrement Lydia. Il dessine ainsi son numéro de duettiste avec Massine.

Le cancan de Lydia Lopokova et de Massine qui inspira Picasso

Picasso laissera aussi un gigantesque rideau de scène (qui appartient maintenant au Centre Pompidou) où Lydia apparait debout sur un Pégase. Cocteau est l’Arlequin, Diaghilev le marin, Stravinsky l’esclave noir enturbanné.

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Rideau de scène de Parade, peint par Picasso

Parade est représenté en mai 1917 au Chatelet. Diaghilev présente le spectacle comme le « premier ballet cubiste ». C’est peu dire qu’il est mal accueilli. C’est un vrai scandale. les insultes fusent et les artistes sont enjoints de se rendre au plus vite dans les tranchées. Cocteau manque de se faire blesser par les épingles à chapeau de spectatrices furieuses.

Diaghilev est ravi. Il a compris depuis longtemps que le scandale conduit au succès et renfloue ses finances. Et puis Proust ne voit-il pas dans Parade un « avant-goût du futur » et Apollinaire une nouvelle esthétique qu’il appelle « sur-réalisme », cinq ans avant le « surréalisme » d’André Breton.

Mais surtout, Erik Satie envoie des fleurs à Lydia, « la plus gracieuse des acrobates ».

Après l’aventure de Parade, Lydia restera lié à Picasso et ne manquera pas de lui rendre visite lors des ses passages à Paris.

Lydia rencontrera John Maynard Keynes quelques mois plus tard. Elle l’épousera en 1925 après avoir réussi à divorcer de l’affreux Barocchi. Mais contrairement à Olga Picasso, elle n’abandonnera pas la danse et accompagnera la nouvelle génération de danseurs, celle de Balanchine, de Lifar, de Margot Fonteyn…

Mais il est vrai qu’avec le temps, les liens entre Lydia et Picasso se distendirent. Lydia venait moins en France et Picasso presque jamais en Angleterre.

Au début des années 1950, Picasso se rend pourtant à Londres pour assister à une manifestation du Mouvement de la paix pour lequel il avait dessiné l’année précédente sa fameuse colombe.

La colombe de la paix de Picasso

Mais la réunion est annulée. On lui propose de rencontrer quelques personnalités mais la seule qu’il veut rencontrer est … Lydia devenue entre-temps Lady Keynes, veuve du célèbre économiste.

Le peintre se rend donc au 46, Gordon Square en ignorant sans doute que la maison avait non seulement abrité l’économiste mais aussi la fratrie Stephen (dont Virginia Woolf) qui, cinquante ans plus tôt, avait fondé le groupe de Bloomsbury.

Picasso demande à Lydia si elle danse encore. Pour lui prouver que oui, elle l’entraine dans une danse à deux, un peu comme elle avait l’habitude de le faire autrefois avec Maynard Keynes. Puis Picasso lui explique les raisons de son divorce avec une Olga « trop exigeante » (elle mourra quelques années plus tard) et, surtout, lui promet de lui envoyer le dessin que 35 ans plus tôt il avait fait d’elle dansant un cancan enflammé avec Massine.

De retour à Paris, il ne le retrouve pas et lui envoie une copie avec écrit dessus (en Français) : « Pour Lydia en attendant l’original ».

Judith Mackrell, Bloomsbury Ballerina, London, Weidenfeld & Nicolson, 2008

Publié par Jean-Marc SIROEN

Jean-Marc Siroën est né à Paris. Docteur en Sciences économiques, Professeur aux Universités d’Orléans et de Paris Dauphine, il a écrit de nombreux livres et articles d’économie. Il intervient également dans les médias sur les questions internationales. Il livre ici son premier récit romanesque qui explore quelques épisodes de l’histoire du XX° siècle qui impliquèrent le célèbre économiste John Maynard Keynes.

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